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de la laïcité

Laïcité: Une passion française V. Famille et laïcité

Écrit par conte. Publié dans Débats

Fer de lance du mouvement laïque, la Ligue de l’enseignement déploie ses activités depuis prés de 150 ans sur l’ensemble du territoire. Elle est structurée dans chaque département et dans chaque région de France. Au travers de ses 30.000 associations affiliées, ce mouvement d’éducation populaire est en particulier au service de quelques deux millions de mineurs qui, chaque année, participent à une ou plusieurs de ses activités. Elle est directement ou indirectement en relation avec les parents. Elle met de fait enœuvre une action familiale. Pour accompagner cette action familiale multiforme, parfois encore non conçue comme telle, la Ligue de l’enseignement met en ligne une série de ressources présentées ci-dessous. La famille est, comme l’école, un lieu de socialisation décisif. Refusant la « famille bastion » les militants familiaux laïques s’investissent pour une « famille libératrice » à la fois ouverte sur la société et lieu privilégié de l’amour et du bonheur. Dans une société devenue multiculturelle, la famille est, comme l’école, une des clés majeures du vivre ensemble.


Rappelons-le, la famille emporte tous les suffrages. Cela apparaît dans les enquêtes d’opinion publiées par la SOFRES. C’est d’abord et surtout en la famille qu’on place sa confiance: à 92 % en 1985, à 93 % en 1993. Pour les jeunes c’est le mot le plus important (96 %) avec l’amitié (99 %). Les gens voient, à 66 %, la principale cause d’échec scolaire dans un environnement familial défavorable. Cet attachement est donc clairement et massivement exprimé. Un ensemble de dispositions adoptées en 1939, et grandement réformées depuis, sont désignées comme Code de la Famille. Des dispositions de droit public, de droit social, fiscal et même commercial font partie de ce droit de la famille. Ce droit porte la marque des affrontements et des compromis politiques qui ont accompagné sa formation. Ses obligations sont surveillées par les juges. Ses prescriptions sont mises en œuvre par le gouvernement et l’administration. Le résultat est la politique familiale.

Le présent site présente les réflexions théoriques accompagnant l'action de la Ligue de l'enseignement, en particulier sur la politique familiale et le mouvement familial, avec une série de références bibliographiques (revues, livres...).

 

Quelle politique familiale ?

Les milieux laïques ont la réputation d’ignorer la famille, son vécu ordinaire et la politique qui la concerne. Pourtant tous ces thèmes sont l’objet de débats internes. Les milieux laïques sont parfois décrits comme « opposés à la famille ». C’est une erreur. Mais une erreur excusable car les laïques manquent de clarté dans leur réflexion sur la famille. Ils sont opposés à l’idéologie « familialiste » selon laquelle la Famille dite « traditionnelle » est la seule famille possible: quasi éternelle et fondement politique de la société. Les laïques refusent effectivement ce modèle prétendu intemporel et cette conception politique. Pour eux la Famille perd son F majuscule et gagne un « s » pluriel. Il y a des familles, et non une entité quasi transcendante. Issus, impliqués et souvent créateurs de familles, les laïques ne son pas « anti-famille ». Ils veulent une autre famille. Ils travaillent donc à promouvoir une certaine politique envers les familles, une certaine politique familiale indissociable d’une politique sociale générale.

 

Le mot « laïque » vient du grec « laos » qui signifie « peuple ». Que demande le peuple? Ou plutôt à quelles valeurs est-il le plus attaché? C’est bien connu, la famille emporte tous les suffrages. Cela apparaît dans les enquêtes d’opinion publiées en volumes annuels par la SOFRES. C’est d’abord et surtout en la famille qu’on place sa confiance: à 92 % en 1985, à 93 % en 1993. Pour les jeunes c’est le mot le plus important (96 %) avec l’amitié (99 %). Moins connu, 56 % des sondés passent l’essentiel de leurs dimanches en famille. Les gens voient, à 66 %, la principale cause d’échec scolaire dans un environnement familial défavorable. Et, en cas de chômage, on compte beaucoup plus sur sa famille et ses amis (46 %) pour retrouver du travail que sur des démarches auprès de l’ANPE ou les entreprises. Ces chiffres sont confirmés par les recherches de l’Institut de l’Enfance et de la Famille. Cet attachement est donc clairement et massivement exprimé.

 

Pourtant cette remarquable popularité de la famille n’est pas toujours intégrée par les laïques. Il existe une réticence plus ou moins formulée. Bien entendu chacun est issu d’une mère et d’un père. La plupart ont passé leur enfance en famille. La grande majorité en a fondé une. La réticence ne vise en général pas sa propre famille, celles de ses voisins, amis ou camarades. Elle vise un certain modèle familial, celui de la famille « traditionnelle », indissoluble, autoritaire, patriarcale. Ce modèle a une telle force symbolique et sociale qu’il tend à confisquer le mot lui-même. Pour beaucoup « famille » égale « famille patriarcale ». Défendre la famille en tant que telle aboutirai à défendre un ordre social conservateur. Le mot famille est pourtant indispensable. A partir du moment ou une femme et un homme ont un ou des enfants, il faut bien user d’un mot. On ne voit guère l’intérêt qu’il y aurait à parler de « groupe biologico-culturo-social » ou autre dénomination relevant du « politiquement correct ». N’ayons pas peur des mots et parlons de la famille, des familles (1).

 

La famille change

Le modèle que défendent les partisans de l’idéologie familialiste serait celui de toujours. Or cette famille dite « traditionnelle » ne l’est pas. Le célèbre ouvrage collectif « Histoire de la famille » (2) est désormais en livre de poche. Chacun pourra y trouver la description de la remarquable variété de l’organisation du groupe familial à travers les siècles depuis sa naissance liée à celle de la propriété privée et de l’Etat (3). Les préhistoriens et les anthropologues nous renseignent sur les combinaisons les plus surprenantes pour nous. Traitant de l’Europe du XVI° au XIX° siècle, André Burguière n’hésite pas à parler de cent et une familles. La famille « traditionnelle » n’est que la classique famille bourgeoise du XIX° siècle.

 

Claude Lévi-Strauss souligne « Quand on parcours l’immense répertoire des sociétés humaines - de l’ordre de quatre à cinq mille - sur lesquelles, depuis Hérodote, on possède des informations d’inégale valeur, tout ce qu’on peut en dire est que la famille conjugale y semble très fréquente et que, partout où sa forme s’altère, on a affaire à des sociétés dont l’évolution sociale, politique, économique ou religieuse a suivi un cours particulier » (2). Au delà de son fondement biologique irréductible, la famille est une entité sociale et culturelle qui n’est pas immuable. Son histoire et sa nature sont l’objet de travaux passionnants de Frédéric Le Play(4) à Emmanuel Todd .

 

A une affirmation historique fausse, les familialistes lient un choix définissant la famille comme unité politique de base. Les laïques refusent d’y voir une entité politique: ni royaume dirigé par un père souverain ni même petite démocratie. Il ne saurait donc être question d’un « vote familial » grâce auquel le « chef de famille » disposerai d’un nombre de voix proportionnel à celui du nombre de ses enfants. La famille n’est pas non plus une démocratie « la plus petite démocratie » contrairement à ce qu’on a pu entendre à l’ONU. Une démocratie est constituée de citoyens égaux. Les enfants ne sont pas des citoyens, ce sont des futurs citoyens. Les laïques estiment que tout leur devoir de parents (ou le droit de l’enfant comme on veut) est de permettre, avec l’école, la croissance de citoyens libres. C’est cela l’éducation. En ce sens la famille est aussi libératrice que l’école.

 

Faut-il vouloir la « mort de la famille »(5) comme le disait un « antipsychiatre » de la belle époque soixante-huitarde? En admettant que ce soit possible, faisons d’abord valoir un argument négatif. « Sans famille » pour reprendre le titre du livre d’Hector Malot, les orphelins le sont et ne semblent pas mieux s’en porter. On sait aussi que la plupart des SDF sont réduits à leur triste état par la combinaison du chômage et de la rupture familiale. Faut-il élever les enfants collectivement? Mais où sont passées les communautés qui le proposaient? Faudrait-il les confier à l’Etat après l’âge de cinq ans comme le soutenait Saint Just? C’est impensable.

 

Aux yeux des militants laïques la présence, l’amour, des parents sont indispensables aux enfants. C’est une évidence majeure (6). Luce Irigaray fait même commencer la famille avant la naissance de l’enfant quand deux personnes « décident de vivre ensemble durablement, de « fonder un foyer » pour reprendre une ancienne expression qui, au fond, est belle. Fonder un foyer, c’est fonder une nouvelle demeure, une nouvelle maison, en particulier autour d’un centre, souvent assimilé au feu domestique: lieu qui sert à se nourrir, à se chauffer, à se réunir. Ainsi, dans la Grèce antique, la mère portait une flamme de son propre foyer pour allumer le feu domestique de sa fille nouvellement mariée ». Ecartant le patriarcat comme le matriarcat elle poursuit « Il existe une troisième voie, plus nouvelle et plus conforme au devenir humain: refonder la famille non sur l’autorité parentale, paternelle ou maternelle, mais sur l’amour entre la femme et l’homme, l’homme et la femme » (7). Cette réalité sociologique, le fait familial, n’impose pas de modèle particulier. Ceux qui prônent le modèle traditionnel sont dits « familialistes » par les militants laïques familiaux. Le fait familial est un fait social. Comme tel il est soumis au changement. La famille contemporaine n’est pas la famille bourgeoise du XIX° siècle, qu’on s’en réjouisse ou non.

 

Michel Forsé observe que « l’Etat-providence assume de nos jours nombre des fonctions qui étaient autrefois dévolues à la famille. Dans une société où il n’existait ni assurance chômage, ni assurance maladie, ni système de retraite, la famille était bien souvent l’ultime rempart de ceux qui se trouvaient confronté à un accident de la vie ou de la vieillesse » (8). Le nombre des mariage a baissé et celui des divorces a augmenté. On compte presque un divorce pour deux mariages. Ceux-ci étant conçus plus comme des contrats que comme une institution. Le PACS est un simple contrat aisément récusable. La tendance au remariage a également baissé, même si le nombre de famille ainsi « recomposées » s’est fortement accru. L’union libre se répand de plus en plus même si les couples mariés restent très majoritaires. Comme cette forme d’union touche surtout les jeunes, une naissance sur trois se fait hors mariage. Les familles monoparentales (à 80 % mère et enfant) deviennent nombreuses. En revanche la parentèle (grands parents, oncles, tantes, cousins...) reste très présente grâce à une espérance de vie supérieure et aux séparations qui suscitent des aides de toute nature. Les enfants sont moins nombreux. Ce changement est décrit en faisant appel à de nouvelles notions: « démariage », « trame conjugale », « révolution maternelle » (9). Autrefois centrée sur le père, la famille tend à graviter autour de la mère(10). On parle même de « démission des pères » voire du « silence des hommes » (11). C’est sans doute le principal problème de la famille contemporaine. Pour qui se réfère au modèle précédent la famille est en crise.

 

Il faut pourtant, et c’est essentiel, souligner la qualité des relations dans les familles contemporaines. Le mouvement des femmes a fini par influencer cette relation qui, de hiérarchique, est devenue largement égalitaire. Se rappelle-t-on que jusqu’en 1965 les épouses avaient besoin de l’accord de leur mari pour travailler ou pour ouvrir un compte en banque? La répartition sexuelle du travail domestique n’est sans doute pas parfaite. Mais n’y a-t-il pas progrès? La maîtrise de la contraception, la possibilité de divorcer, le travail à l’extérieur, n’ont-elles pas changé le statut des femmes? Il reste de trop nombreuses familles où la violence morale ou physique des époux et des pères règne. Mais cette violence n’est-elle pas combattue? Il y a aussi de plus en plus de personnes seules. Enfin le manque de stabilité sur la longue durée, rançon de la liberté, crée de graves problèmes aux enfants, inutile de le nier. Le bilan de l’évolution des familles est donc contrasté. Il est impossible de mesurer le bonheur mais on constate tout de même un mouvement vers plus de liberté et de responsabilité.

 

Du fait familial à la politique familiale


Le fait familial, comme tout fait historique et sociologique, est défini, accompagné, réglementé par de nombreuses obligations et prescriptions légales (12). La plus grande partie du droit civil concerne la famille: mariage, statut des époux et des enfants, filiation, adoption, autorité parentale, relations pécuniaires, divorce, séparation des concubins, veuvage... Un ensemble de dispositions adoptées en 1939, et grandement réformées depuis, sont désignées comme Code de la Famille. Des dispositions de droit public, de droit social, fiscal et même commercial font partie de ce droit de la famille. Ce droit porte la marque des affrontements et des compromis politiques qui ont accompagné sa formation. Ses obligations sont surveillées par les juges. Ses prescriptions sont mises en oeuvre par le gouvernement et l’administration. Le résultat est la politique familiale.

 

Les laïques ont-ils leur mot à dire sur cette politique? Doivent-ils intervenir pour tenter de l’infléchir suivant leurs convictions? Ont-ils une politique familiale laïque spécifique à proposer? La légitimité d’une action politique spécifique est en question. Il y a toujours des réserves dues à la confusion entre la réalité contemporaine et le modèle bourgeois antérieur. C’est une forme d’ « impensé radical ». Il existe un manque de réflexion théorique général sur la famille. Celle-ci est pourtant vécue concrètement et quotidiennement par les laïques comme par les autres. Mais la politique de l’autruche remplace la politique familiale.

 

Le refus de toute action politique en ce domaine est rarement motivé. Un seul livre, à notre connaissance, défend cette position de manière élaborée. « Peut-il y avoir une action familiale laïque? (13). L’auteur, Claude Singer, ne conteste évidemment à personne le droit de fonder et d’aimer une famille. En revanche il critique les militants qui acceptent de s’intégrer « aux cadres institutionnels qui cherchent à pérenniser la famille comme base de la société inégalitaire ». Pour lui la laïcité est « un cadre institutionnel » et non « un point de vue sur le monde ». Les militants laïques familiaux sont des « partisans inconséquents » qui menacent l’idéal dont ils se réclament. Il remet en question les bases mêmes de la politique familiale. Il demande « l’abrogation de toutes les lois et de tous les décrets à caractère nataliste, familialiste ou populationniste, y compris ceux qui, concernant les allocations familiales, privilégient les enfants selon leur rang » ainsi que ceux « institutionnalisant les Unions d’associations familiales ». Le combat qu’il propose porte sur la réaffirmation de la séparation des Eglises et de l’Etat, la défense du service public, de l’école publique, de la Sécurité sociale, pour le droit à la santé, à un vrai travail et à un vrai salaire...

 

Pourtant lorsque Claude Singer défend les droits à la contraception et à l’IVG, ainsi qu’a des adoptions plus aisées et à la fécondation artificielle, il fait des choix politiques. Il soutient la liberté effective des couples devant leur désir d’enfant. Ce faisant il défend une certaine conception de la famille. Ne fait-il pas, comme monsieur Jourdain, de la politique familiale sans le savoir? Bien plus en défendant la Sécurité sociale, qui en a bien besoin, ne défend-t-il pas aussi sa branche « famille » tout autant que les branches « maladie » et « vieillesse »? Alors ne vaut-il pas mieux assumer? La famille, sous des formes relativement diverses, est une réalité. Qu’on le veuille ou non, elle est l’objet d’une politique. Comme toute politique celle-ci est susceptible d’être modifiée, réformée, voire révolutionnée en relation avec le mouvement social général. C’est le projet du mouvement familial laïque.

 

Bibliographie

(1) Famille. L’Etat des savoirs. Sous la direction de F. de Singly. La Découverte
(2) Histoire de la famille. Collectif. Le Livre de poche. 3 vol. 
(3) L’Origine de la famille, de la propriété privée et de l’Etat. Friedrich Engels. Ed Sociales
(4) Les théories sociologiques de la famille. C. Cicchelli-Pugeault et V. Cicchelli. La Découverte. Coll Repères.
(5) Mort de la famille. David Cooper. Ed Seuil
(6) La famille. Une ambition pour la vie. Sous la direction de L. Schouters-Decroly et de M. Mayer. Ed Espace de liberté. Bruxelles.
(7) La famille malgré tout. Panoramiques N°25 dirigé par Gérard Neyrand.
(8) Analyses du changement social. Michel Forsé. Ed seuil Coll Mémo.
(9) Le démariage. Irène Théry. Ed Odile Jacob; 
La trame conjugale. J-C Kaufmann;. Ed Pocket; 
La révolution maternelle. Yvonne Knibiehler. Ed Perrin.
(10)L’histoire des mères. Y. Knibiehler et C. Fouquet. Ed Montalba
(11) Les pères aussi ont une histoire. Y. Knibiehler. Ed Hachette; 
Pour le meilleur et sans le pire. Evelyne Sullerot. Ed Fayard; 
L’un est l’autre. E Badinter. Ed seuil Coll Points;
(12) Droit de la famille. M-F Nicolas-Maguin. Ed La découverte. Coll Repères.
(13) Peut-il y avoir une action familiale laïque? Claude Singer. Fédération du Val d’Oise de la Libre Pensée.

 

Le mouvement familial

Plusieurs milliers de militantes et de militants laïques s’investissent dans l’action familiale. Surtout populationnistes avant guerre, elles et ils se rassemblent autour de l’école publique ensuite. Leur mouvement accompagne celui des femmes et ouvre la voie à la « famille libératrice ». Entre les laïques au sens le plus général et la famille, cela n’a pas toujours été simple. Le mouvement familial, ensemble d’associations diverses, naît en France après 1870. Auparavant, au moins jusqu’en 1850, on craignait surtout la surpopulation. A la suite de la guerre avec la Prusse apparaissent des sociétés d’entraide animées par des Lorrains et des Alsaciens. Les associations de soutien aux familles nombreuses se multiplient et se fédèrent. Le mouvement familial voit s’opposer deux grands courants idéologiques: populationnistes et néo-malthusiens. La question de la maîtrise de la fécondité implique des conceptions de la famille différentes.

 

Populationnistes et néomalthusiens

L’année 1896 est marquante. Les deux associations les plus représentatives de ces deux courants sont créées. L’Alliance langageguide.orgnationale pour la croissance de la population française est fondée par Jacques Bertillon. Elle s’appellera ensuite Alliance contre la dépopulation et depuis 1983 Alliance nationale-Population et avenir (1). Elle développe une doctrine dans un milieu où foisonnent les associations de protection des familles nombreuses. Cette doctrine est nataliste, favorable aux naissances multiples, et même populationniste, favorable à une certaine immigration. Cette doctrine inspirera largement le Code de la famille de 1939 qui évoluera ensuite. Egalement en 1896, Paul Robin fonde la Ligue de la régénération humaine (2). Sa doctrine est dite « néo-malthusienne ». On sait que le pasteur anglican Thomas Malthus proposait la limitation des naissances dans son « Essai sur le principe de population » dont la première version date de 1798. Il espérait diminuer la misère dans le but de préserver l’ordre social en supprimant les révoltes. Sa méthode reposait sur le mariage tardif précédé d’une chasteté absolue. Les néo-malthusiens étaient eux des socialistes engagés et se battaient contre l’ordre social existant. Ils et elles militaient pour l’égalité des femmes et des hommes et le droit au plaisir. Les néo-malthusiens diffusaient les méthodes de contraceptions les plus efficaces de l’époque.

 

Pourtant le clivage entre populationnistes et néomalthusiens ne fut pas un clivage gauche-droite, ni un clivage catholiques-laïques. La plupart des néomalthusiens furent, comme Paul Robin, des libres penseurs socialistes et féministes. Une des militantes les plus remarquables, trop oubliée aujourd’hui, fut Nelly Roussel qui écrivait « La maternité n’est noble que consciente; et elle n’est douce que désirée; accomplie par instinct ou subie par nécessité, elle n’est qu’une fonction animale, ou une douloureuse épreuve » (3). Contrairement aux calomnies qui les ont accablés, les néo-malthusiens avaient une conception très élevée des rapports entre femmes et hommes comme du choix d’avoir des enfants ou de ne pas en avoir.

 

Les populationnistes, de leur côté, n’étaient seulement composés de conservateurs catholiques même si ceux-ci étaient bien représentés. Les catholiques sociaux étaient très actifs. Leur doctrine deviendra hégémonique. Les laïques étaient eux aussi souvent populationnistes. C’est l’époque où le patriotisme révolutionnaire que les républicains radicaux avaient hérité de la Révolution française tend à se transformer en nationalisme, en désir de revanche sur la Prusse. Les différents partis socialistes combattaient les néo-malthusiens. Alfred Naquet, promoteur de la loi instaurant le divorce en 1884, réfutait les thèses de Paul Robin. Marcel Sembat sera membre de l’Alliance nationale. Le populationnisme dépassait les affrontements de l’affaire Dreyfus. Emile Zola en fut un militant très actif qui publia notamment en 1899 un roman intitulé « Fécondité ». Son ami politique Charles Richet, prix Nobel de médecine, était un des fondateurs de l’Alliance nationale. En 1919 c’est Georges Clémenceau qui parraine l’important Congrès de la natalité qui se tient à Nancy. On y propose un programme d’action hygiéniste contre l’alcoolisme, l’insalubrité des logements, ainsi que l’instauration du vote familial (proportionnel au nombre d’enfants) et un salaire familial. Alexandre Millerand avait été le premier socialiste nommé ministre. Président du Conseil en 1920, il confie des portefeuilles ministériels à des militants familiaux dont Auguste Isaac, fondateur de La Grande Famille, et Jules-Louis Breton.

 

Successeur d’Edouard Vaillant comme député du Cher, militant laïque, J-L Breton fait voter la baisse du prix du pain pour les familles de trois enfants et plus, une carte de réduction pour les chemins de fer, les premiers dégrèvements d’impôts... C’est lui, et non Philippe Pétain, qui institue la Médaille de la Famille française et la Fête des mères. La première officielle a eu lieu le 9 mai 1920. C’est l’ « Union fraternelle des pères de familles méritants d’Artas » dans l’Isère qui avait été à l’origine de la première initiative privée de « célébration des mères » en 1906. Jules-Louis Breton fait voter la loi du 23 juillet 1920 qui réprime toute propagande anticonceptionnelle et criminalise l’avortement (jugé en correctionnelle à partir de 1923). Cette loi sanctionne et assure la victoire des populationnistes sur les néo-malthusiens. On voit donc que l’idéologie familialiste, prônant un certain type de famille comme modèle absolu, n’est pas née avec l’Etat français de Vichy. Un certain nombre de laïques ont partagé ces conceptions et ont contribué à les faire triompher. Il faut le savoir.

 

Néanmoins ce sont les catholiques sociaux qui auront joué un rôle majeur dans le mouvement familial (4). Parmi les nombreux militants certains eurent une influence qui dure encore aujourd’hui: Emile Romanet, Jean Viollet, Emmanuel Gounot... Le patronat paternaliste du Nord avait décidé de verser un « sursalaire » à leurs ouvriers pères de famille. Ingénieur grenoblois, Emile Romanet, eut l’idée en 1916 de créer des caisses de compensation, alimentées par les cotisations patronales, qui permettaient une redistribution uniforme. De libéralité patronale, cela devint un droit: les allocations familiales datent de 1932. Conscient qu’on « aime pas dans le peuple avoir l’air d’être conduit par les curés », l’abbé Jean Viollet met sur pied un système autonome et efficace d’aide aux mères, au logement, et les fameuses associations du Moulin Vert. Le juriste Emmanuel Gounot théorise pour sa part durant l’entre-deux guerres la double nécessité d’une représentation institutionnelle du mouvement familial et d’un Ministère de la famille. Ces deux idées seront mises en oeuvre par l’Etat français du maréchal Pétain dans un cadre corporatiste. C’est la consécration pour les familialistes.

 

Les travaux d’Emmanuel Gounot inspireront aussi les décisions les décisions prises à la Libération dans un cadre démocratique. Une ordonnance du 3 mars 1945 crée l’UNAF (Union nationale des associations familiales) et les UDAF dans chaque département. L’ordonnance fait un parallèle avec la loi de 1884 instituant la liberté syndicale. Elle est clairement populationniste. En 1975 le Code de la famille est modifié. L’UNAF admet désormais les couples mariés sans enfants, les couples vivant en union libre avec un ou des enfants, les personnes ayant la garde d’un enfant. L’UNAF représente aussi les familles étrangères régulièrement installées en France (5)

 

Un nouveau mouvement

Dès 1945 L’Ecole libératrice, publication du Syndicat National des Instituteurs énonce l’idée de rassembler les familles autour de l’école laïque. La Ligue de l’Enseignement s’investit également. En 1946 des « conseils de vigilance » sont créés et se fédèrent dans un conseil national dont la cheville ouvrière fut, jusqu’en 1962, le secrétaire général Clément Durand. La décision est prise de transformer les « conseils de vigilance » en « conseils familiaux ». Des statuts sont rédigés. Ils sont conformes à ordonnance du 3 mars 1945. Le but est de « développer l’esprit familial dans le sens des principes démocratiques et sociaux ».

 

Association spécifique de parents, la nouvelle organisation appartient de par sa nature au mouvement familial. Elle tranche par son existence même, dans un sens positif, la question « Peut-il y avoir une politique familiale laïque ? ». Mais, avant même sa création officielle, elle est traversée d’un débat: faut-il entrer ou ne pas entrer dans l’UNAF? Ce n’est pas vraiment la représentativité de l’UNAF qui est en jeu. Elle n’est pas moindre que celle des syndicats et des partis politiques. Ce débat dure encore aujourd’hui. En 1946 il est reporté à plus tard afin de ne pas entraver l’essor des conseils. En 1947 la dénomination Fédération des Conseils de Parents d’Elèves est choisie. La FCPE est officiellement constituée. Le premier élan sera donné par une spécialiste de la question scolaire, Roger Labrusse (19). Son président le plus connu, de 1956 à 1980, sera Jean Cornec (6).

 

Dès le départ la FCPE se veut « foyer d’éducation populaire » et « foyer d’éducation laïque ». Les rapports de la FCPE et de l’UNAF seront délicats pendant des années. En 1948 Germaine Poinso-Chapuis, ministre MRP, ouvrait par un décret la possibilité d’une subvention indirecte à l’enseignement privé transitant par l’UNAF. Dans les années 60 l’UNAF est suspectée de favoriser une fédération rivale de la FCPE dans le primaire. La FCPE dénoncera à cette occasion « le monopole de la représentation des familles auprès des pouvoirs publics » exercé par l’UNAF. Ce monopole empêche toute représentation de la FCPE dans les institutions familiales et dans de nombreux organismes. Elle assure l’hégémonie de la conception familialiste.

 

D’un autre côté, au moins dans certains départements, il existe de bonnes relations. Un nombre non négligeable de militants sont à la fois membre de la FCPE et d’une association fédérée dans l’UNAF. Le IX° Congrès de la FCPE, en 1955, étudie la question mais refuse encore toute participation. Le débat réapparaît au grand jour en 1984, à la suite des affrontements autour du « grand service public de l’Education nationale » proposé par Alain Savary. Le secrétaire général de la FCPE, Ruben Urrutia, repose la question: »Rester en marge ou s’engager? ». Des militants avaient franchi le pas depuis de nombreuses années.

 

Dès 1952, en Dordogne, ils s’investissent et deviennent majoritaires dans leur UDAF. Ils le sont toujours. Des membres de la FCPE, des « sections familiales » de la Ligue de l’Enseignement, des Francs et Franches camarades (scoutisme laïque) créent en 1967 le Conseil National des Associations Familiales Laïques (CNAFAL). Ils entendaient réagir face au refus et à l’indifférence de leurs amis en prenant acte de l’évolution de la famille. . Le CNAFAL entend « rappeler que toutes les familles n’ont pas les mêmes intérêts et que si l’enfant en tant que tel, ou la femme, ont des droits à conquérir qui concernent toute la classe d’âge ou de sexe, en tant que composants d’une famille d’ouvrier ou d’une famille de PDG, ils sont placés dans des situations antagonistes ». Il affirme donc « sa solidarité de classe avec les travailleurs et leurs familles ». Le CNAFAL n’adhère à l’UNAF qu’en 1978, après la réforme de 1975. Le nouvel investissement de militants de la FCPE au sein du CNAFAL en 1984 génère une crise. Elle se résout par le départ du principal animateur du CNAFAL , André Fortané, qui crée l’Union des Familles Laïques (UFAL) en 1989. Les militantes et les militants laïques développent les mêmes activités que les autres militants familiaux: permanences, conseils administratifs, soutien judiciaire, en matière de logement, de consommation, d’école... bourses aux vêtements, aux livres, aux jouets, conférences-débats, sorties... Une réflexion a pour objet les problèmes spécifiques de l’intégration des familles étrangères et la juridicisation de l’union libre avec le PACS.


Les publications, « Familles laïques » pour le CNAFAL et « Renaissance laïque » pour l’UFAL, font apparaître ces dernières années une analyse générale et des propositions similaires. La nécessité d’une politique globale de la famille est reconnue à condition de bien préciser ce qu’on entend par là. Une politique globale est une politique cohérente et autonome. Elle doit être distincte des politiques démographique et sociale bien qu’elles ne soient évidemment pas sans relations. Pour ce qui est de la politique démographique, le problème est bien différent de celui du début du siècle. L’effroi des populationnistes était du au fait que la population de la France s’accroissait moins vite que celle des pays voisins. Aujourd’hui les estimations varient d’Hervé Le Bras à Jean-Claude Chesnais (7) autour du renouvellement des générations. Est-il assuré ou pas? Il semble en tout cas que le vieillissement de la population soit marqué, avec des conséquences politiques et sociales. Néanmoins la politique familiale ne prône « ni natalisme, ni fatalisme » (8). Elle doit avant tout permettre à chaque couple de voir son désir d’enfant comblé en palliant aux obstacles économiques car il y a une corrélation entre le déclin de la fécondité et la baisse du pouvoir d’achat.

 

Pour ce qui est de la politique sociale, elle est également différente. La politique familiale est fondée sur la solidarité nationale entre les ménages sans enfants et les familles. C’est une solidarité « horizontale » dont l’exemple le plus important et le plus symbolique sont les allocations familiales. Elle ne se confond pas avec la politique « verticale » de redistribution (des classes les plus aisées vers les plus pauvres), même si environ la moitié des prestations sont versées sous condition de ressources. Il faut souligner, par ailleurs, que la part des prestations de la branche « famille » de la Sécurité sociale est passée de près de 50 % en 1948 à 17 % en 1995.

 

La revendication principale, commune à l’UFAL et au CNAFAL, s’appuie sur la conception de la famille comme lieu de formation du futur citoyen. Il s’agit du « Revenu social garanti ». Ce revenu n’est pas conçu comme devant « compenser des charges » ou un « coût de l’enfant » mais comme un droit. Il serait attribué à tout enfant, sans condition de rang dans la fratrie ni de ressources, respectant ainsi les principes d’égalité et d’universalité. Il remplacerait les allocations familiales. Une réflexion d’ensemble sur la fiscalité est associée à cette revendication.

 

Le rôle des associations familiales

Quelle est la place des associations familiales laïques dans l’UNAF? Le CNAFAL rassemble 15.000 adhérents dans 130 associations, et l’UFAL 4.500 adhérents dans 45 associations. En tout moins de 20.000 dans une UNAF qui revendique plus de 900.000 familles. On ne peut pourtant pas décrire la situation en se limitant aux chiffres bruts . Le pôle laïque défend un idéal largement répandu dans la société et qui est la doctrine officielle de la République. L’UNAF elle-même est formellement laïque. Dans la soixantaine de mouvements à recrutement spécifique (professionnel, monoparental, handicap, loisirs...) cet idéal est répandu. Dans les huit mouvements à recrutement général (dont l’UFAL et le CNAFAL) , deux sont des associations catholiques laïcisées (la Confédération Syndicale des Familles -CSF- et les Associations populaires familiales syndicales -APFS) et les Familles Rurales (les plus importantes en nombre) se vouent à un travail de terrain.

 

Il faut mettre à part les Associations familiales protestantes (AFP) qui sont animées par deux militants inclassables très actifs: Jeanne-Hélène et Pierre-Patrick Kaltenbach (9). Malgré des effectifs modestes les AFP jouent un rôle non négligeable, et souvent perturbateur, tant à l’UNAF que, par ailleurs, à la Fédération Protestante de France. . Les AFP ont suscité et parrainent l’Union des Familles Musulmanes (UFM) créées en 1993. Des rivalités internes rendent difficile le développement de l’UFM qui ne rempli pas les conditions pour être agréée par l’UNAF. En revanche les époux Kaltenbach n’ont pas réussi à convaincre des familles juives de s’impliquer. La famille est pourtant essentielle dans le judaïsme où elle fut longtemps la seule institution assurant la transmission culturelle.

 

Bien que ce ne soit guère de mise dans les délibérations feutrées de l’UNAF et des UDAF , les laïques auraient beau jeu de relever les déclarations violemment anti-famille de Jésus, le caractère tardif de la doctrine familiale catholique comme l’a montré Georges Duby, la polygamie justifiée par l’islam, la prohibition des mariages mixtes dans le judaïsme, ainsi que la subordination générale des femmes tout au long de l’histoire de ces religions. Ceci dit il est incontestable que les idées dominantes sont issues du catholicisme social. Elles sont influentes bien au-delà des Associations Catholiques Familiales (ACF) , imprègnent les puissantes Familles de France (FF) ,les Familles rurales, et restent présentes dans les associations catholiques laïcisées : CSF et APFS.

 

Le pôle catholique est travaillé par le même processus de réaffirmation identitaire que les autres religions monothéistes, processus excellemment décrit par Gilles Kepel (10). Tout un réseau associatif traditionaliste tente de conquérir les ACF et les FF. Ce réseau manifeste son caractère réactionnaire par des actions de commandos anti -IVG et une censure pudibonde (article 227-24 du Code pénal adopté sur proposition du sénateur Charles Jolibois) (25). Ces agressions tendent à masquer l’authentique travail de solidarité familiale accompli pendant des décennies par de nombreux catholiques sociaux et ceux qu’ils ont formés. Leur mouvance reste toutefois majoritaire. Ils se sont affronté au pôle laïque sur la question des interdits religieux en particulier lors du vote des lois sur la contraception, l’avortement et lors du débat sur la bioéthique en 1992 (11).

 

Un troisième pôle est apparu depuis quelques années. On peut le qualifier de néolibéral. Sa figure de proue fut l’ex président de Famille de France, Jacques Bichot (12). Sous sa houlette FF n’a pas hésité à défendre le quotient familial (plus favorable aux familles riches qu’aux familles pauvres) en arguant que « l’enfant de « riches » coûte proportionnellement plus cher à ses parents que les enfants des classes moyennes » ! Jacques Bichot a ainsi pu prôner ces idées en 1995 lors d’un colloque du Club de l’Horloge. La politique néolibérale étant par nature destructrice des solidarités nationales et familiales, il n’est pas exclu que les pôles laïque et catholique s’unissent ponctuellement pour défendre des acquis sociaux face au pôle néolibéral. Les militants familiaux soulignent le faible montant de l’Allocation Parentale d’Education qui contraste avec les déclarations familialistes de ses promoteurs. Et ils se souviennent des réticences du gouvernement d’Edouard Balladur à revaloriser les prestations (comme légalement prévu) ainsi que des tentatives d’Alain Juppé de déstabilisation de la Sécurité sociale.

 

La construction européenne avance à grand pas. Les néolibéraux y jouent un grand rôle. En 1989 les ministres européens chargés de la famille ont signé un texte commun. Un Observatoire européen des politiques familiales nationales, aujourd’hui installé à l’Université d’York, a déjà produit plusieurs rapports. Il existe une Confédération des organismes familiaux de la Communauté européenne (COFACE). Les laïques sont à l’heure du choix. Doivent-ils s’investir plus dans la politique familiale? Ce thème est devenu central avec les cinq Conférences gouvernementales qui se sont tenues sur ce thème depuis 1996. Ce travail ne pourra se faire qu’avec les parents d’élèves et en relation avec le mouvement des femmes.

 

Le Collectif pour les droits des femmes qui avait réuni 30.000 personnes en 1995 pour la défense des libertés d’avortement et de contraception, et organisé des Assises en 1997 (13), a développé une réflexion sur la famille: favorable aux allocations dès le premier enfant, à l’amélioration de l’accueil (crèches), à la sensibilisation des hommes au congés parental, à la réinsertion des femmes dans le monde du travail, contre le temps partiel imposé... La FCPE, qui compte 300.000 membres, a développé, au delà de son projet d’école, un projet éducatif plus large. Les parents sont définis comme co-éducateurs « Pour l’enfant... vers l’homme ». Les laïques apprécient la chaleur humaine de la famille évoquée par le sociologue Gérard Neyrand: « En définitive, n’est-il pas doux de se retrouver dans l’intimité du foyer, protégé -même illusoirement- des agressions extérieures, pour goûter aux saveurs du lien conjugal ou parental, trouver un cadre à l’expression de sa dimension personnelle, et se laisser aller aux joies de la fréquentation des grands-parents, frères, soeurs, cousins... ,procéder en définitive à la célébration d’un lieu, le foyer, constitué en dernier rempart pour la protection de l’individu ? Ce qu’offre sans doute mieux que tout autre, malgré tout, la famille... » (14). Pour les laïques la famille est un lieu de socialisation complémentaire avec l’école publique, alors que l’école privée (confessionnelle à 95%) est le prolongement de la famille. Refusant la « famille bastion » les militants familiaux laïques luttent pour une « famille libératrice » à la fois ouverte sur la société et lieu privilégié de l’amour et du bonheur.

 

Bibliographie

(1) Numéro Hors série Spécial centenaire. Alliance nationale-Population et avenir. N° 627-628. Mars-Juin 1996
(2) La grève des ventres. Francis Ronsin. Ed Aubier
(3) Histoire du féminisme français M. Albistur et D. Armoghate. Ed des Femmes.
(4) Historique du mouvement familial. Katarina de Vaucorbeil. Ed Familles de France.
(5) L’UNAF a 50 ans. Réalités familiales. Revue de l’UNAF N° 37 .Dec 95-Jan 96; 
Familles 80 mots -clés. UNAF. Ed ESF.
(6) La question scolaire. Roger Labrusse. PUF Coll Que sais-je?
(7)Parents d’élèves en marche. 40 ans d’histoire de la FCPE 1947-1987.Michel Vernus.
Ed 
Martinsart
(8) Marianne et les lapins. Hervé Le Bras. Hachette Coll Pluriel;
Le crépuscule de l’Occident. Jean-Claude Chesnais. Hachette Coll Pluriel
(9) La population de la France. Alain Monnier. Messidor Ed sociales.
(10) La famille contre les pouvoirs. Pierre-Patrick Kaltenbach. Ed Nouvelle Cité.
(11) La revanche de Dieu. Gilles Kepel. Ed Seuil
(12) L’opposition à l’avortement. Fiammetta Venner. Berg international;
Les associations familiales. Combien de divisions? Frédéric Brunnquell. Ed Dagorno.
(13) Mon Dieu, pourquoi tous ces interdits? Panoramiques N° 11
D’une révolte à une lutte. 25 ans d’histoire du Planning familial. Ed Tierce.
(14) La politique familiale. Jacques Bichot. Ed Cujas
(15) En avant toutes. Ed Le Temps des cerises.
(16) La famille malgré tout. Panoramiques N° 25

 

La laïcité en vacances

 

Les séjours « Vacances pour tous » vous sont proposés par la Ligue de l’enseignement qui est une association nationale laïque, à but non lucratif, reconnue d’utilité publique. En étant accueilli dans un de nos séjours, vous adhérez à une association dotée d’un projet éducatif qui respecte les choix individuels sans privilégier aucune conviction particulariste. Nous reconnaissons à tous le droit à l’expression de la diversité sous la seule de condition de ne pas mettre en cause le fonctionnement garantissant l’intérêt général. Pour consulter notre projet pédagogique et notre façon de le mettre en œuvre, rendez vous sur le site http://www.vacances-pour-tous.org/vv/vpt/index.asp

 

Dans le texte suivant la Ligue de l'enseignement donne sa réponse à deux questions. Dans quelle mesure les séjours de vacances et les accueils de loisirs se réclamant d’une identité laïque peuvent-ils faire place à des prescriptions religieuses ? Comment concilier leur option politique et philosophique et leur souci de recevoir le plus grand nombre possible d’enfants ?

 

Les « accueils collectifs de mineurs », pour s’en tenir à la dénomination officielle en vigueur, sont un des « domaines privilégiés de l’éducation populaire » ("Les colonies de vacances. Domaine privilégié de l’éducation populaire" Jacques Chauvin. Editions L’Harmattan, 2009) dans lequel le mouvement laïque s’investit tout particulièrement. Le projet pédagogique que la Ligue de l’enseignement présente aux personnes qui fréquentent ses séjours de vacances est représentatif. Ce projet souligne la nécessité « d’agir pour la laïcité », action déclinée en trois thématiques : « Reconnaître à tous le droit à la diversité dans le cadre républicain ; Respecter les choix individuels et ne privilégier aucune conviction particulariste ; Faire découvrir et connaître la laïcité comme support du vivre ensemble et principe d’organisation politique d’une république démocratique ».

 

L’affirmation de cette identité laïque a été confrontée tout au long de l’histoire à un certain nombre de revendications à caractère religieux. Depuis juin 2007, cette question est traitée de façon très concrète dans le site « La laïcité à l’usage des éducateurs » Ce site, toujours en développement, est une œuvre commune des Francas, des Ceméa et de la Ligue de l’enseignement, en relation avec la Jeunesse Plein Air. Ces réponses concrètes, juridiques ou pragmatiques, s’avèrent indispensables. Mais la montée d’une nouvelle vague de revendications rend nécessaire l’affichage des principes et orientations laïques dans un texte synthétique public.

 

S’il reste vrai que les revendications religieuses sont beaucoup moins nombreuses que les problèmes générés, par exemple, par l’usage inconsidéré des téléphones portables, il est incontestable que les premières tendent à croître. Elles ont surtout une charge symbolique et donc médiatique et politique sans commune mesure. Rappelons qu’au début des années 80 bien des cas de port de foulards dans les collèges ou les lycées ont été raisonnablement réglés. Il a suffit que les médias s’emparent (ou soient saisis) d’une affaire objectivement mineure (trois foulards à Creil) en 1989 pour qu’elle prenne une dimension nationale, avec 8.000 articles publiés en trois mois dans la seule presse écrite. Nous avons donc à anticiper.

 

Le chapitre VII du Code de l’action sociale et de la famille, qui traite des « Mineurs accueillis hors du domicile parental », est muet sur la question des revendications religieuses. Et il ne semble pas exister de jurisprudence récente. Les interdits religieux sont très nombreux ("Mon Dieu, pourquoi tous ces interdits ?" Revue Panoramiques N°11. 4° trimestre 1993). On connaît ceux tournant autour de la sexualité dans le christianisme. On sait moins qu’il existe des listes officielles, de 365 interdits dans le judaïsme et de 70 dans l’islam. Il est évidemment hors de question de les accepter en bloc.

 

Liberté associative et entreprises de tendance

Les bases du contrat conclu entre l’acheteur et le vendeur de voyages ou de séjours sont réglées par la loi n° 2009-888 du 22 juillet 2009 de développement et de modernisation des services touristiques. Mais il est d’abord nécessaire de distinguer le secteur marchand et le secteur associatif. L’expression des convictions religieuses dans les entreprises privées a fait l’objet dune récente délibération de la Halde (Délibération n° 2009-117 du 6 avril 2009)). Selon cette délibération « La liberté d’expression religieuse est la règle, mais l’employeur peut y apporter des restrictions… en fonction d’impératifs de sécurité, de santé ou d’hygiène ». D’autre part, selon une jurisprudence émergente, il est prohibé de refuser un bien ou un service à une personne en raison des opinions religieuses qu’elle affiche (cas de location d’un gîte, d’un cours de conduite, etc…).

 

L’activité économique du secteur associatif revendiquant une identité spécifique (religieuse, laïque, etc…) est organisée par des « entreprises de tendance ». Cette notion est reprise dans la délibération de la Halde du 6 avril 2009. Elle recouvre « les associations, établissements ou entreprises qui ont des activités professionnelles dont l’éthique est fondée sur la religion ou les convictions ». La Halde souligne qu’une « attitude de bonne fois et de loyauté est en droit d’être sollicitée du salarié envers l’éthique de l’entreprise de tendance ». En conséquence, dans le cas de nos séjours laïques, il est légitime de demander aux animateurs, comme aux directeurs et aux salariés en général, de ne pas faire état de leurs convictions, religieuses ou philosophiques, par des signes, des discours et encore moins du prosélytisme. De la même manière que pour les fonctionnaires, leurs pratiques religieuses éventuelles ne concernent qu’eux-mêmes et ne peuvent se manifester qu’en dehors des temps et lieux de travail. Ces dispositions liées à la « nature des tâches à accomplir » (les animateurs et les salariés portent l’image de l’entreprise de tendance) peuvent également s’appliquer aux formations (BAFA, BAFD).

 

La liberté d’association joue dans le même sens. Le contrat d’association est un contrat de droit privé soumis au principe de la liberté contractuelle. Nul n’est obligé à adhérer à une association. Et toute association est en droit de d’établir ses critères d’adhésion. Comme le rappelle la Cour de Cassation « le principe est celui de la liberté pour une association de choisir ses membres. Une association ne commet donc a priori aucune faute en refusant l’adhésion d’un candidat en fonction de ses règles statutaires » ("La liberté d’association dans la jurisprudence de la Cour de cassation"). L’arrêt de référence étant un arrêt de la chambre civile du 14 mars 1927. Il est légitime pour une association d’affirmer une identité spécifique (une association peut réserver la qualité de membre aux femmes, aux Portugais, aux protestants…).

 

Ainsi, pour ce qui est des publics accueillis dans nos séjours, il faut préciser d’emblée aux parents la règle du jeu. C’est ici que chaque organisation proposant des accueils collectifs doit faire un choix expressément inscrit dans le projet pédagogique (obligatoire depuis la loi du 17 juillet 2001) présenté aux parents, qui choisissent en connaissance de cause. Selon nous ce choix s’inscrit dans les pratiques anciennes. On se souvient, tout en étant vigilant afin d’éviter une emprise religieuse particulière dans le fonctionnement des colonies de vacances, les moniteurs accompagnaient les enfants catholiques pratiquants à la messe du dimanche matin… Le poisson était devenu traditionnel le vendredi, sans pour autant intégrer officiellement une prescription religieuse. En revanche, il aurait été inimaginable de répondre favorablement, par exemple, à une demande d’aumônerie sur le modèle d’autres lieux clos (internats, armée, etc …). Une limite avait été implicitement définie, ne remettant pas en cause l’identité laïque du lieu tout en accueillant largement les enfants de familles croyantes.

 

Aujourd’hui, où nous avons des demandes émanant généralement (mais pas seulement) de familles musulmanes, des pratiques –officieuses- se sont instaurées. Il est possible de se restaurer sans manger de porc grâce à des plats de substitution. Et, parfois, une salle peut être utilisée ponctuellement pour prier discrètement. En revanche, la prise en compte du jeûne lors du mois de Ramadan (du 11 août au 10 septembre en 2010) entraînerait des modifications lourdes. Il faudrait, au minimum, organiser des repas avant et après le coucher du soleil, et prévoir des activités physiques pas trop éprouvantes. De même, nos services de restauration ne sauraient s’engager à fournir des menus entièrement casher ou hallal… ce qui impliquerait des fournisseurs (dont certains sont contestés) et des batteries de cuisine spécifiques. Là aussi une limite implicite a été définie par des pratiques. Mais aujourd’hui, il est impératif que cette limite devienne explicite.