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de la laïcité

Laïcité: Une passion française III. L'anticléricalisme

Écrit par conte. Publié dans Débats

 L’anticléricalisme est une riposte au cléricalisme. Cela paraît une évidence. On peut dire aujourd’hui aux cléricalismes, parfois non religieux. Il est impossible de réduire la laïcité, conception politique et philosophique, à l’anticléricalisme. Il apparaît pourtant  qu’ils ont des histoires parallèles et souvent mélées. Une des tâches des laïques aujourd’hui est de les distinguer. L’essentiel de la conception de l’homme et du monde qui fonde l’humanisme laïque s’est constitué durant l’Antiquité classique. Le philosophe Protagoras a synthétisé cette conception dans la célèbre phrase « L’homme est la mesure de toutes choses ». La critique anticléricale s’est d’abord exprimée dans quelques textes de l’Antiquité tardive lors de la diffusion du christianisme dans l’Empire romain. Il s’est propagé par des manifestations populaires tout au long du Moyen Age. C’est au XIX° siècle qu’il a trouvé son mot d’ordre « A bas la calotte ! ». On mesure la différence. Toutefois il faudra toujours garder à l’esprit que l’humanisme laïque ne serait pas ce qu’il est, ou peut-être ne serait pas tout court, si l’anticléricalisme populaire n’avait pas conservé sa virulence et sa chaleur.

 

Nécessité et limites de l’anticléricalisme

Durant des siècles, et encore aujourd’hui, des clergés ont exercé leur pouvoir sur des sociétés entières. L’anticléricalisme est l’expression d’une protestation radicale contre ce pouvoir.

 

" A bas la calotte!"

L’anticléricalisme est d’abord et surtout un phénomène populaire. L’expression la plus courante de l’anticléricalisme est la satire, la caricature, les blagues qui circulent dans la vie quotidienne. Le Canard Enchaîné et Charlie Hebdo s’en sont fait des spécialités. Volontiers libertin, c’est un anticléricalisme gaulois. On l’oublie souvent, mais c’est Carnaval qui fut, il y a des siècles, la première manifestation de masse anticléricale. La tradition des banquets du " vendredi-dit-saint " en est une autre dimension. Le premier a eut lieu en 1868 à l’initiative de la fine fleur de l’intelligentsia de l’époque : Ernest Renan, Hippolyte Taine, Sainte-Beuve, Edmond About, Gustave Flaubert… La violation de la prohibition de la consommation de la viande était conçue comme une affirmation de liberté à une époque où la pression sociale cléricale était forte. Les associations de libres penseurs ont repris l’idée. Aujourd’hui ce sont les tabous sexuels (choix des partenaires, contraception, IVG…) plutôt que les tabous alimentaires qui sont ainsi contestés.


Une autocritique nécessaire

L’anticléricalisme fait l’objet de certaines critiques. Elles visent sa forme : son agressivité et sa vulgarité. Ces critiques sont parfois justifiées,. " A bas la calotte! " est un slogan abrupt. Oui, mais n’est ce pas dans la nature de tout slogan que de résumer, de fixer, une position en une seule phrase percutante? En revanche, le manque de respect humain est inadmissible. L’exemple le plus marquant fut celui du désastreux LéoTaxil, polémiste et provocateur qui a sévi dans la deuxième moitié du XIXème siècle. Aujourd’hui encore on peut parfois constater un manque de respect humain. Cette forme basse d’anticléricalisme existe toujours. C’est la politique cléricale qui doit être visée et non les personnes qui se réfèrent à une religion.


Une autre série de remarques pointe la faible capacité théorique de l’anticléricalisme, son manque de fond. Ces critiques sont également en partie justifiées. La forme de la revendication, de la protestation anticléricale supplante parfois le fond. Cela devient un réflexe, une idée reçue, presque une routine. Il existe en particulier une attitude de diabolisation (c’est un comble!) du catholicisme qui consiste à s’opposer systématiquement tout ce qui est catholique, à rien que ce qui est catholique, sans développer d’arguments autres que l’affirmation péremptoire. Cette attitude s’appuie avec suffisance sur la seule certitude d’être approuvé. Une forme vide de sens n’est que du fétichisme. Il existe bel et bien un fétichisme anticlérical.

 

Nécessité et limites de l’anticléricalisme

Ce n’est pas le cas de tout l’anticléricalisme. Il existe même un chef d’oeuvre en ce domaine, c’est le fameux Dictionnaire philosophique de Voltaire. D’autres textes de qualité critiquent le cléricalisme. Les premiers datent de la fin de l’Antiquité lors de l’expansion du christianisme en Europe. Les arguments des philosophes Celse et Porphyre, de l’empereur Julien sont élaborés et en grande partie toujours d’actualité. Ils refusaient le dogmatisme, le sectarisme, la volonté de contrôle de l’ensemble de la société… Ces thèmes seront repris par une foule d’auteurs modernes : Rabelais, Jules Michelet, Edgar Quinet, Anatole France, … des dizaines de publicistes comme Urbain Gohier, Henri Brisson, André Lorulot, Paul-Louis Courrier,… des écrivains comme Molière, Victor Hugo, Emile Erckmann, Alexandre Chatrian, Emile Zola, Louis Aragon, Roger Vailland,… des chansonniers comme Béranger, Jacques Prévert,… des hommes politiques comme Paul Bert, Georges Clémenceau, Waldeck Rousseau, Emile Combes, Edouard Herriot, Georges Cogniot,… voire des cinéastes tels Luis Bunuel, Jean-Pierre Mocky ou Martin Scorcese…


Les anticléricaux furent aussi mis en cause comme des démystificateurs eux-mêmes mystifiés. La lutte contre le clergé faisait oublier au peuple la lutte pour changer la société. Emile Faguet ironisait " Anticléricalisme, amusement du peuple et tranquillité des bourgeois" alors que Proudhon vitupérait " Ferry? Un domestique de grande maison ". Les grands socialistes comme Jules Guesde et Jean Jaurès furent conscients du leurre politique que pouvait être le combat exclusif mené par les républicains radicaux contre l’Eglise catholique. Le premier choisit de rester à l’écart. Le second apporta un soutien sans faille à Aristide Briand dans son oeuvre de séparation des Eglises et de l’Etat. Il faut rendre hommage à la lucidité politique de Briand qui souhaitait régler au plus vite la " question laïque " pour s’attaquer à la "question sociale".

 

Les habits neufs du cléricalisme

Malgré une tendance au fétichisme, le combat contre les biens pensants de toutes les époques a su développer ses raisons et donc sa légitimité. Son fond théorique protestataire, émancipateur, s’est toujours associé à une forme offensive. Montlosier dénonçait le "parti prêtre", Victor Hugo le " parti clérical ", Clémenceau le " péril clérical ", Urbain Gohier et Henri Brisson désignaient les réseaux du catholicisme politique sous le terme générique de " Congrégation ". L’anticléricalisme est donc bien nécessaire mais il est limité. Il n’est ni une philosophie ni une raison de vivre. Il est une critique alimentée par les actes de l’adversaire. Il s’exprime dans des écrits de circonstance qui, quelle que soit leur éventuelle qualité, sont toujours au niveau d’une riposte.


Reconnaissons au politologue René Rémond une certaine perspicacité. Il analyse l’anticléricalisme comme une idéologie incomplète, qui ne prétend pas offrir une réponse à toutes les questions que l’homme se pose sur sa destinée. L’anticléricalisme est aussi une idéologie hétérogène, par la diversité de ses thèmes (parfois contradictoires) et par ses affinités avec des courants de pensée variés. Enfin, l’avenir de l’anticléricalisme est lié à sa capacité à se renouveler. A cet égard Régis Debray pose une question pertinente " Le séculaire combat de l’humanisme laïque aurait-il un cléricalisme de retard? " Dans le magistère moral, les médias ont supplanté les Eglises sans toutefois les supprimer. Vingt ans après son analyse du " pouvoir intellectuel ", Régis Debray s’interroge sur la " figure moderne du cléricalisme ". Dans sa brillante étude, intitulée " L’emprise ", le fondateur de la médiologie examine les modalités du règne de cette " nouvelle puissance sociale ", la sphère politico-médiatique. Un anticléricalisme conséquent ne peut ignorer ces réalités.

 

Bibliographie

Bibliothèque anticléricale par Charles Conte

 

Les réseaux de l’anticléricalisme en France
François David, Editions Bartillat.

 

La République anticléricale XIX°-XX° siècles
Jacqueline Lalouette, Editions Seuil.

 

L’anticléricalisme en France de 1815 à nos jours
René Rémond, Editions Complexe.

 

L’Emprise
Régis Debray, Editions Gallimard Collection Le Débat.

 

Clochemerle
Gabriel Chevalier.

 

Contre Benoît XVI. Le Vatican, ennemi des libertés
Jocelyn Bézecourt et Gérard da Silva
A paraître le 22 mai 2006 aux Editions Syllepse.
"La raison d'être de ce livre est double. D'une part, montrer quelles sont les véritables positions du Vatican quant aux mœurs, à l'antisémitisme, à l'inquisition, à l'index, au libéralisme économique, au culte politique de Marie, à la laïcité, aux sciences, à l'extrême droite... D'autre part, réagir contre la mise en vedette médiatico-politique démesurée de la théocratie vaticane."

 

Une autre visite des églises de Paris. L’Eglise catholique contre les révolutions françaises et la laïcité. 1789-1905.
Jocelyn Bézécourt, Couleur locale Editions. 114 pages. 10 €.
On connaissait le tourisme social, mais pas encore le tourisme anticlérical. En voici un exemple remarquable. On commence par feuilleter l’ouvrage un peu amusé. Mais l’intérêt grandit vite devant la multiplicité des descriptions et surtout leur inscription dans l’histoire. Car l’histoire du cléricalisme fait aussi partie de l’histoire des religions. Tout le monde connaît la basilique du Sacré-Cœur et son sens politique, mais qui a visité la Chapelle expiatoire, lieu de rendez-vous des nostalgiques de la monarchie ? Qui connaît les hauts lieux des « réfractaires » à la Constitution civile du clergé, ou ceux de la Fraternité Saint Pie X ? Où trouve-t-on (illustrations à l’appui) les représentations picturales de la signature du concordat ou de la France des croisades ? Comment localiser les églises dans lesquelles se sont inscrites les révolutions de 1848 et de la Commune ? Avec une bibliographie de 50 titres.
En commande sur le site http://www.atheisme.org/

La Libre Pensée contre l’Eglise
Christian Eyschen slsd
Le secrétaire général de la Libre Pensée pourfend tous les aspects du cléricalisme sans se limiter au catholicisme, malgré un titre un peu restrictif.

 

Tirs croisés
Caroline Fourest Fiammetta Venner, Editions Calmann Lévy.
Une journaliste et une politiste, fondatrices de la revue Prochoix, décortiquent les intégrismes juif, chrétiens et musulman.