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de la laïcité

Les signes religieux

Écrit par conte. Publié dans Question scolaire

Sous l’Ancien Régime, en France comme dans toutes les sociétés traditionnelles, le port de certains vêtements, de certains signes, et même de couleurs particulières était codifié par des usages contraignants, même s’il n’existait que peu de lois écrites sur le sujet. Les privilèges de la noblesse et le clergé avaient un aspect vestimentaire. Les juifs, à partir de 1269, étaient identifiés par le port d’un signe en forme de cercle jaune, la " rouelle ". Les corporations de métier disposaient de signes divers. La bourgeoisie ascendante s’affiche progressivement par l’usage d’habits dont quelques-uns étaient spécifiques (gens de robe..).
A partir de la Révolution Française, ces usages disparaissent même si des traditions particulières perdurent. En 1791 une loi interdit pourtant aux femmes le port du pantalon. Mais la liberté de se vêtir comme on l’entend devient la règle. Les fameux arrêtés interdisant le port de la soutane pris par quelques municipalités anticléricales dans les années 1900 furent tous cassés par le Conseil d’Etat. Et c’est le commandant militaire allemand de la zone occupée qui imposa aux juifs en juin 1942 le port d’une étoile jaune. Depuis la III° République les agents des services publics ont une obligation de neutralité qui leur interdit d’afficher leurs opinions philosophiques ou religieuses. Les usagers se vêtent comme bon leur semble.

Dans les années trente l’agitation politique violente avait conduit le ministre de l’Education nationale du Front populaire, Jean Zay, à interdire les signes politiques dans écoles. Ce fut l’objet de deux circulaires de 1936, complétées par une circulaire de 1937 prohibant les signes religieux. Après guerre ces mesures tombèrent en désuétude. Mai 68 se traduisit par une grande variété vestimentaire et capillaire. En 1989 la Loi d’Orientation sur l’Education Nationale affirme dans son article 10 la liberté d’expression des élèves.
C’est à ce moment que " l’affaire du foulard " fait irruption sur la scène médiatique. Une polémique née à Creil en 1989 autour d’élèves musulmanes se développe jusqu’à devenir un débat d’ampleur nationale. Ce débat divise tous les courants politiques et associatifs. Souvent confus, il est alimenté par une importante couverture médiatique, la parution d’une cinquantaine de livres, des recours auprès des tribunaux, l’activité de deux commissions, la Commission sur l’application du principe de laïcité dans la République, présidée par Bernard Stasi, et la Commission d’enquête parlementaire présidée par Jean-Louis Debré. Une loi a finalement été adoptée le 15 mars 2004. Ses conséquences font l’objet d’appréciations contradictoires.


Depuis vingt ans cette polémique est nourrie constamment par les medias. Nous constatons une montée aux extrêmes nocive pour tous. Au-delà de la loi de 2004, certaines associations et élus militent pour une interdiction généralisée. De l’autre côté apparaissent les burqas, voilant entièrement le visage, et même une tenue de bain, le burqini. Reste-t-il une place pour un discours raisonnable et pacificateur ? Nous le pensons. Cette démarche ne peut s’appuyer que sur une connaissance de tous les éléments du débat. C’est ce que nous vous proposons sur ce site.

 

Il ne faut pas sous estimer le pouvoir des signes. Marques d’appartenance, symboles mobilisateurs, les signes font même l’objet d’une science spécifique , la sémiologie. Le signe qui agite aujourd’hui la société française est le voile porté par des jeunes filles musulmanes. Nous sommes pourtant loin d’une question uniquement franco-française. Chacun le sait, cette pratique remonte à la nuit des temps dans les régions où règnent les religions monothéistes. Ce fut une des prescriptions du judaïsme antique comme des premières communautés chrétiennes. Selon Paul de Tarse (Saint Paul) «La femme doit porter sur la tête la marque de sa dépendance» (Epître aux Corinthiens). Les juives orthodoxes et les religieuses catholiques d’aujourd’hui en sont les héritières. Ce signe exclusivement féminin a un sens, clairement défini par les théologiens et dûment constaté par les historiens : la femme est soumise à l’homme. Ce signe de soumission étant assorti de législations spécifiques discriminatoires.

Dans le Coran

C’est aussi le cas dans l’islam. Dans Le Voile et la Bannière, Slimane Zeghidour en a brossé un tableau plein d’érudition et d’humour. « Les affaires de fez, de turbans, de tchador, de cul et de chemise n’ont pas attendu l’affaire des foulards de Creil (1989) pour défrayer la chronique. Elles encombrent littéralement le millénaire et demi d’une foi que d’aucuns voudraient réduire au costume ». Ouvrons le Coran. Négligeons la sorte de rideau (hidjab) au travers duquel les musulmans en visite chez le prophète Mahomet doivent s’adresser à ses épouses. On y trouve deux passages suffisamment www.fairelejour.orgprécis pour que leur sens survive à la multiplicité des traductions « O toi, Prophète, dis à tes épouses, à tes filles et aux femmes des croyants de serrer sur elles leurs djilbab. Elles se feront mieux reconnaître ainsi, pour ne point être offensées » (Sourate XXXIII, 59) et « Dis aux croyantes de baisser leurs regards, de préserver leurs parties intimes, de ne donner à voir que leurs ornements extérieurs ; qu’elles serrent leurs khimar sur leur poitrine » (Sourate XXIV, 31). On traduira en français djilbab par « ample surtout », « robe de dessus »… et khimar par « châle », « voile »… Il y a bien une prescription, mais pas de description du vêtement. Rien n’est dit sur la forme ou la couleur. Quinze siècles plus tard, nous nous retrouvons devant une vaste gamme. La presse en dresse régulièrement des typologies variables, des seyants voiles bleus ou roses pastel portés à Aubervillers jusqu’aux noires burquas afghanes.

Le voile, ou comment s’en débarrasser

Et pourtant…Dès la troisième génération…Sakina, petite fille de Mahomet, est réputée tenir salon tête nue. Dans certaines régions, l’islam s’est implanté sans faire du voile une obligation absolue. Le cas de la Kabylie est le plus connu en France. La communauté des musulmans, l’Oumma, n’est pas unanime. Depuis un siècle, l’enlèvement du voile accompagne le mouvement d’émancipation des femmes. En 1873, le vice-roi d’Egypte fonde la première école de filles. Les sages écolières n’y étaient pas voilées. Quelques années plus tard, l’ouléma Mohamed Abdou identifie dans le voile « la forme la plus abjecte de la servitude ». Dans les années vingt, une Union féminine est créée au Caire. Une délégation participe à un Congrès féministe international à Rome en 1923. De retour vers l’Egypte la présidente de l’Union, Houda Chaâraoui, et les autres déléguées jettent leurs voiles à la mer. Ce beau geste restera un symbole. Des gouvernements soucieux d’européaniser leurs pays mèneront une guerre contre le voile, en Afghanistan (tentative en 1928), en Turquie (loi de 1935), en Iran (décret de 1936). Durant l’entre-deux guerres, les Soviétiques mènent des campagnes musclées de « déhidjabisation » dans leurs républiques musulmanes d’Asie centrale. Plusieurs centaines de femmes seront assassinées pour avoir pactisé avec le « diable russe ». En Irak et en Syrie, le parti Baas au pouvoir se veut laïcisateur dans les années cinquante et soixante avant de verser dans une dictature sans principes. Leur frère ennemi Gamal Abdel Nasser, le raïs égyptien, décrète une interdiction. Mais le voile acquiers progressivement un nouveau sens qui se superpose à l’ancien. Il s’était esquissé au moment des guerres de décolonisation. Il s’exprime sur la scène internationale lors du retour de l ‘ayatollah Khomeyni en Iran en 1978. Le voile devient une manifestation de solidarité, d’identité collective et même de liberté face au colonisateur, à l’impérialiste. Le mot persan « tchador » fait le tour du monde. Et cela alors même que de très nombreuses femmes vivent libres, « en cheveux », dans les pays de culture musulmane.

En France

La question se pose aujourd’hui en Europe et singulièrement en France. Une quinzaine de millions de musulmans vivent en Europe de l’Ouest. Le voile était resté un souvenir des colonies, un ornement érotico-exotique dans la peinture orientaliste, haïk porté ici surtout par des dames d’un âge respectable, épouses de travailleurs immigrés. Précédée de quelques anicroches, comme à Noyon en 1985, c’est l’exclusion de trois jeunes filles voilées du collège Gabriel Havez à Creil en 1989 qui joue le rôle de détonateur. Quinze ans d’effervescence ! Plus ou moins marquée, mais récurrente. D’octobre à décembre 1989, plus de 700 articles paraissent déjà dans la presse nationale. Le Haut Conseil à l’Intégration est fondé dans la foulée. En 1994, Hanifa Chérifi est nommée médiatrice sur ce sujet au sein de l’Education Nationale. C’est une période où le débat est vivement relancé. Comme en 2003 où est créée la Commission de réflexion sur l’application du principe de laïcité dans la République, présidée par Bernard Stasi. Un étonnant feuilleton juridique accompagne ces polémiques. De circulaires en arrêtés, d’arrêtés en avis, une loi est finalement promulguée le 15 mars 2004. Elle a pris effet à la rentrée de septembre 2004. Le dossier législatif est particulièrement éclairant car de nombreuses personnalités, élus, associations et institutions ont été amenés à définir des positions argumentées. De même les livres se sont multipliés. Cela est d’autant plus précieux que le débat durera aussi longtemps que la question de fond ne sera pas réglée.

Le débat général

A coup sûr la question se présente différemment en France, pays où la liberté de conscience est la règle, que dans des pays où la loi et la pression sociale confortent la prescription religieuse. Le voile, signe de soumission, signe identitaire, s’est vu attribuer encore un nouveau sens : « Le voile, c’est mon choix ». Il reste difficile de démêler les motivations réelles des quelques 2000 jeunes filles mises en cause. Leur nombre est lui-même variable. Cela entraîne des prises de positions contrastées. Chirine Ebadi, prix Nobel de la Paix, combat le port du voile en Iran (obligatoire depuis 1979), elle refuse son interdiction en France. Iranienne elle aussi, Chadortt Djavann, demande la prohibition du port du voile pour les mineures à l’école et hors de l’école. Les musulmans eux-mêmes sont partagés, et pas seulement en fonction de leur degré de croyance. Certains affirment que l’obligation n’est pas de mise en pays non musulman. D’autres dénoncent l’islamophobie et l’ethnocentrisme français. Les représentants officiels des autres confessions religieuses ont pris position contre une loi. Mais ils furent contestés par des croyants éminents. Ce type de valse-hésitation affecte aussi la plupart deswww.be.altermedia.info organisations laïques traversées par des débats internes. Il serait donc réducteur de distinguer simplement les partisans d’une loi et ceux qui la refusent. Le spectre politique est lui aussi chamboulé. Des motifs opposés rapprochent sur ce point des familles de pensée habituellement étrangères. Des buts identiques entraînent des ruptures sur le choix des stratégies. Plusieurs enquêtes font apparaître que les sondés sont massivement (plus de 80 %) opposés au voile. A l’étranger ce débat, et surtout la loi du 15 mars 2004, provoquent l’étonnement, parfois la fureur ou les sarcasmes, mais aussi l’inspiration en Belgique et dans certains landers allemands. Dans ce paysage chaotique, il est regrettable que les idées débattues soient parfois illustrées de façon outrancière. Cela contribue à transformer une question sérieuse en question dramatique.

Les positions laïques

Dans la mouvance laïque, c’est la déclaration du Grand Orient de France, à l’issue d’un banquet républicain rassemblant un millier de personnes à Créteil le 21 octobre 1989, qui d’abord a le plus d’impact. Mais dans les organisations, comme dans la société en général, des divisions inédites apparaissent. Certes les laïques sont unanimes à identifier dans le voile un signe inadmissible de soumission des femmes. Avec des nuances, les uns s’en tiennent à ce fait, les autres discernent plusieurs sens. Mais ils divergent surtout sur les tactiques à utiliser. Certains estiment suffisante la législation laïque antérieure qu’il s’agit de réellement appliquer. D’autres étendent par souci de symétrie l’interdit aux kippas et aux croix. Les positions tendent à se cristalliser autour de deux pôles (avec de considérables variantes). Le premier met l’accent sur la laïcité, en la proclamant indispensable à l’intégration. Le deuxième met l’accent sur l’intégration, en la présentant comme la manifestation d’une laïcité aboutie.
En novembre 1989, deux textes rassemblent les arguments. «Profs, ne capitulons pas !» signé par Elisabeth Badinter, Régis Debray, Alain Finkielkraut, Elisabeth de Fontenay et Catherine Kintzler s’insurge contre le « Munich de l’école républicaine ». « Pour une laïcité ouverte » signé par Joëlle Brunnerie-Kauffmann, Harlem Désir, René Dumont, Gilles Perrault et Alain Touraine refuse « le Vichy de l’intégration ». Au travers de nombreuses péripéties, que nous présenterons dans ce dossier, les deux positions perdureront. On les retrouve dans le Monde diplomatique de Février 2004 avec Henri Pena-Ruiz et Pierre Tévanian. Nous nous trouvons devant deux discours de la méthode en revendiquant celle perçue comme la plus efficace : l’un prône la franche affirmation laïque jusqu’à susciter une nouvelle loi, l’autre préconise le pragmatisme, la négociation dans la durée.

La question latente

Pierre Bourdieu, dans texte concis mais incisif, avait montré comment « la question patente –faut-il ou non accepter à l’école le port du voile dit islamique ? – occulte la question latente – faut-il ou non accepter en France les immigrés d’origine nord-africaine ? ». Régis Debray ne provoque pas ses lecteurs, sinon à la réflexion, quand il parle de « léger symptôme » masquant « les graves périls que nous voile le voile ». Et pourtant Bourdieu, en son temps, et Debray, aujourd’hui, ont tiré du même constat des positions opposées. La question est difficile, mais décisive. La laïcité est à la fois gestion du symbolique et des affaires quotidiennes. Alors que le cycle laïque centré sur la question scolaire semble se clore, un autre cycle s’est ouvert sur la question de la société multiculturelle. Le présent dossier a l’ambition de présenter un état des lieux honnête. Et d’aider ainsi à une discussion rationnelle sur une question aussi passionnante que celles déjà résolues par nos prédécesseurs.

 

Contre les burqas

A l'initiative de André Gérin, député du Rhône une Mission d'information sur la pratique du port du voile intégral sur le territoire national a été créée le 23 juin 2009. On peut consulter ses travaux sur le site de l'Assemblée nationale.

De son côté le service des études juridiques du Sénat a publié un rapport qui fait apparaître qu'aucun pays ne s'est doté de règles nationales sur le port de la burqa dans les lieux publics, mais qu'il existe des interdictions de portée limitée (géographique ou sectorielle) en Allemagne, en Belgique, en Grande-Bretagne et aux Pays-Bas.

Le Rapport de la mission Gérin a été remis le 26 janvier 2010. Il est consultable en ligne. Le Parlement adopte le 11 octobre la loi "interdisant la dissulation du visage dans l'espace public". Elle est immédiatement applicable pour toute personne en contraignant une autre à se dissimuler le visage. Et dans un délai de six mois pour celles qui le font volontairement, soit le 11 avril 2011. La loi stipule que "Nul ne peut, dans l’espace public, porter une tenue destinée à dissimuler son visage". Le 2 mars 2011 paraît la circulaire d'application. Un bilan de l'application de la loi est prévu en 2012.

Le président de la Ligue de l'enseignement, Jean-Michel Ducomte, a été auditionné le 21 octobre . On trouvera ci dessous un communiqué de la Ligue sur le sujet.

 

Dans un contexte de crise économique et sociale toujours plus grave, la question du port de signes religieux - non plus à l’école cette fois, mais dans les lieux publics - refait une apparition médiatique tonitruante. Nous ne nous laisserons pas distraire des vrais enjeux, mais burqas et niqabs suscitent une indignation justifiée, dans la société française.

 

Les principes laïques ne conduisent pas à règlementer les tenues vestimentaires, sauf dans des cas spécifiques relevant de l’ordre public ou de la dignité des personnes. L’importation de coutumes d’Asie centrale excédant les prescriptions coraniques se distancie des pratiques courantes des musulmans de France, qui sont nombreux à s’insurger. Elle manifeste une coupure qu’on peut apparenter à une dérive sectaire. Cette dérive qui isole les adeptes du reste de la société ne saurait être condamnée uniquement pour les femmes qui ne doivent pas être les seules victimes des débats idéologiques. La question décisive est bien celle de l’égalité entre les hommes et les femmes.

 

Mais, il est évident qu’on ne peut accepter le destin assigné à ces femmes car le port de burqa traduit manifestement une subordination et leur libre choix semble hautement improbable. La réponse à ce type de dérive est complexe. Si une enquête en forme d’état des lieux est nécessaire, la France ne manque pas de chercheurs compétents à qui on peut confier une mission au lieu d’envisager une issue législative débouchant sur un interdit frontal inefficace, voire contre productif car enfermant encore plus les femmes dans leur soumission. Une loi risque de stigmatiser une population et être attentatoire aux libertés d’autant que des dispositions existent qui peuvent permettre d’apporter une réponse ponctuelle au problème.

 

La seule solution est celle qui allie la fermeté sur les principes et la constance dans le travail d’intégration à la société. Ce travail demande une mobilisation de tous les acteurs, élus, enseignants, militants associatifs, travailleurs sociaux… Cette voie est certes longue et difficile, mais c’est la seule efficace. C’est celle que propose - et met en pratique - la Ligue de l’enseignement.