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La Nation

Écrit par conte. Publié dans Grands thèmes

Eric Besson, ministre de l’immigration, de l’intégration, de l’identité nationale et du développement solidaire, a lancé un grand débat sur l’identité nationale. Une circulaire détaille l'organisation de ce débat et propose un questionnaire. Cette déclaration est faite à la veille des élections régionales, de nombreux commentateurs l’ont relevé tout en pointant le risque d’instrumentalisation. Elle arrive de plus dans un climat délétère où l’on stigmatise de plus en plus les personnes issues de l’immigration. Faut-il pour autant abandonner la nation aux extrémistes ?  De par son histoire et de par ses valeurs, la Ligue de l’enseignement est particulièrement légitime à s’exprimer sur ce sujet. Elle ne sera pas absente de ce débat, que ce soit dans l’espace public et/ou dans le cadre des préfectures. Nous ne pouvons pas laisser le soin de définir l’identité nationale à ceux qui s’en font une conception rigide. Fondée en 1866, la Ligue de l’enseignement s’est inscrite dans la filiation de la Révolution française qui a, en affirmant la souveraineté du peuple, posé la nation comme concept politique. Ce sont les citoyens libres et égaux qui constituent la nation en corps politique : la République. Le mensuel de la Ligue propose un dossier présentant ses positions

Pourquoi nous débattons
Nombreux sont ceux qui refusent de participer au débat sur l'identité nationale initié par Éric Besson au motif que ce débat est une grossière opération électorale qui vise à stigmatiser encore davantage les populations issues de l'immigration dans notre pays. Ce qui est vrai. Les raisons de ce refus sont détaillées dans un appel « Nous ne débattrons pas », largement signé, et en ligne sur Mediapart.fr.


Alors à quelles conditions la Ligue de l'enseignement débat-elle de l'identité nationale ? Elle débat car la société française est plurielle et multiculturelle. La Ligue de l’enseignement est un mouvement d’idées qui a engagé depuis 2004 une réflexion collective sur « Comment faire société ? », où elle répond à la question : « Qu’est-ce qu’une Nation ? ». En 2006, le Cercle Condorcet d’Auxerre organisait un colloque international sur le thème : « Peut-on encore chanter la douce France ? », dont les actes ont été édités. Par ailleurs, depuis 2008, chaque livraison de la revue "Diasporiques. Cultures en mouvement" explore les dimensions multiculturelles de la société française.

 

Si un mouvement tel que la Ligue débat c’est parce qu’il a des convictions. Sa conception de la Nation est radicalement différente de la conception nationaliste, essentialiste, qui fait de la Nation une entité éternelle et pure, quasi biologique. La Ligue de l’enseignement refuse d’abandonner, en restant muette, la Nation aux nationalistes. Nous savons bien ce que les nationalismes ont engendré de ségrégation, d’exclusion, de génocides. Nous débattons car nous savons pourquoi nous combattons. Fondée en 1866, la Ligue de l’enseignement s’inscrit dans la discussion car elle s’est inscrite d’emblée dans la filiation de la Révolution française. Celle-ci, en affirmant la souveraineté du peuple, a posé la Nation comme concept politique. L’article III de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen stipule en effet que « le principe de toute souveraineté réside essentiellement dans la Nation ». Ce sont les citoyens libres, égaux et solidaires qui constituent la Nation en corps politique : la République.

 

La Ligue de l’enseignement débat contre la perte de tout sens historique et politique d'un gouvernement qui défait la solidarité nationale. Elle débat à son rythme et dans les lieux qu'elle choisit car elle est une organisation démocratique. Nous n’avons pas de tabous, tout en sachant qu’un débat libre, pluraliste et utile doit être organisé dans des lieux et dans des temps appropriés. Nos débats se déroulent ainsi sur la place publique, mais hors des préfectures. Nous refusons ce cadre contraint et le questionnaire orienté qui l’accompagne. Dans une relation continue avec nos militants et le grand public, appuyés sur une réflexion et un engagement de longue date, nous débattrons et nous publierons l’état de ces débats dans nos diverses publications.

Le mensuel de la Ligue de l'enseignement, "Idées en mouvement", a publié dans son édition de janvier 2010 un dossier expilcitant ses positions.

 

Qu'est-ce qu'une nation ?
"Qu'est-ce qu'une nation ?" est une des plus célèbres conférences données par Ernest Renan. Elle a été donnée à la Sorbonne le 11 mars 1882, et publiée le 26 mars de la même année dans le bulletin de l'Association scientifique de France. Elle reste un des principaux textes de référence de la doctrine politique française sur ce sujet.


On en trouvera ici le texte complet, et ci-dessous des extraits significatifs:
"Une nation est une âme, un principe spirituel. Deux choses qui, à vrai dire, n'en font qu'une, constituent cette âme, ce principe spirituel. L'une est dans le passé, l'autre dans le présent. L'une est la possession en commun d'un riche legs de souvenirs ; l'autre est le consentement actuel, le désir de vivre ensemble, la volonté de continuer à faire valoir l'héritage qu'on a reçu indivis. L'homme, Messieurs, ne s'improvise pas. La nation, comme l'individu, est l'aboutissant d'un long passé d'efforts, de sacrifices et de dévouements. Le culte des ancêtres est de tous le plus légitime ; les ancêtres nous ont faits ce que nous sommes. Un passé héroïque, des grands hommes, de la gloire (j'entends de la véritable), voilà le capital social sur lequel on assied une idée nationale. Avoir des gloires communes dans la passé, une volonté commune dans le présent ; avoir fait de grandes choses ensemble, vouloir en faire encore, voilà les conditions essentielles pour être un peuple. On aime en proportion des sacrifices qu'on a consentis, des maux qu'on a soufferts. On aime la maison qu'on a bâtie et qu'on transmet. Le chant spartiate : "Nous sommes ce que vous fûtes ; nous serons ce que vous êtes" est dans sa simplicité l'hymne abrégé de toute patrie.

 

Dans le passé, un héritage de gloire et de regrets à partager, dans l'avenir un même programme à réaliser ; avoir souffert, joui, espéré ensemble, voilà ce qui vaut mieux que des douanes communes et des frontières conformes aux idées stratégiques ; voilà ce que l'on comprend malgré les diversités de race et de langue. Je disais tout à l'heure : "avoir souffert ensemble"; oui, la souffrance en commun unit plus que la joie. En fait de souvenirs nationaux, les deuils valent mieux que les triomphes, car ils imposent des devoirs, ils commandent l'effort en commun.

 

Une nation est donc une grande solidarité, constituée par le sentiment des sacrifices qu'on a faits et de ceux qu'on est disposé à faire encore. Elle suppose un passé ; elle se résume pourtant dans le présent par un fait tangible : le consentement, le désir clairement exprimé de continuer la vie commune. L'existence d'une nation est (pardonnez-moi cette métaphore) un plébiscite de tous les jours, comme l'existence de l'individu est une affirmation perpétuelle de vie. Oh ! je le sais, cela est moins métaphysique que le droit divin, moins brutal que le droit prétendu historique. Dans l'ordre d'idées que je vous soumets, une nation n'a pas plus qu'un roi le droit de dire à une province : "Tu m'appartiens, je te prends". Une province, pour nous, ce sont ses habitants ; si quelqu'un en cette affaire a droit d'être consulté, c'est l'habitant. Une nation n'a jamais un véritable intérêt à s'annexer ou à retenir un pays malgré lui. Le vœu des nations est, en définitive, le seul critérium légitime, celui auquel il faut toujours en revenir".

 

Pour aller plus loin

La Ligue de l'enseignement a mis à l'étude une question « Individualisme, communautés, destins communs : comment faire société ? » dont le thème recoupe celui de l'identité nationale. Un site ressource et une édition participative sur Mediapart présentent ces travaux.

 

Dans le registre des bonnes lectures, on ne peut que conseiller la lecture des Actes du colloque "Peut-on encore chanter la douce France ?", organisé par la Ligue de l'enseignement et le Cercle Condorcet d'Auxerre.

 

« L’identité de la France » de Fernand Braudel, en y associant sa « Grammaire des civilisations » (Editions Flammarion, collection de poche « Champs ») reste le grand classique. Du côté des monuments, ce sera le moment de se replonger dans le grand historien républicain Jules Michelet dont l’histoire de France est republiée par les éditions de l’Equateur. Le grand ouvrage collectif « Les lieux de mémoire », qui fait ressortir toute la richesse et toute la diversité constitutive de la nation, est disponible en trois tomes (Editions Gallimard. Collection Quarto). Pour une période plus récente, sur la société multiculturelle en cours de constitution, les personnes non encore abonnées pourront demander à la rédaction un exemplaire de la revue « Diasporiques. Cultures en mouvement ». Enfin, et peut-être d’abord, il convient de lire « Eux et nous » de Joël Roman (Editions Hachette, collection Tapage) sur la reconnaissance de la diversité des identités au sein d’une même nation.