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de la laïcité

Actualité de la Séparation

Écrit par conte. Publié dans Loi de 1905

Le militantisme laïque s’était concentré depuis la Libération sur la question scolaire, en particulier sur le refus du financement de l’enseignement privé. Parallèlement à l’échec, en 1984, du projet d’un Service public unique et laïque d’enseignement, de nouveaux débats apparaissent.
La liberté d’expression et le droit au " blasphème " , l’enseignement des faits religieux , le port de signes religieux … L’année charnière est 1989. Ces nouveaux débats tournent autour d’une nouvelle question, celle de la société multiculturelle.
Au cycle centré sur la question scolaire se superpose puis succède le cycle centré sur la question multiculturelle. Au cours de cette même période les colloques, rencontres, commissions, se multiplient, indicateur fiable d’une recherche générale liée à une crise d’identité du mouvement laïque, à une interrogation sur les sources et le sens de l’action laïque . Le développement du processus d’intégration dans l’Union Européenne suscite également des interrogations.
Enfin l’actualité internationale révèle au cours de ces vingt dernières années un phénomène qualifié par Gilles Kepel de " revanche de Dieu ". Comment mieux démontrer l’actualité de la séparation des Eglises et des Etats ?

Sauvegardons la laïcité de la République

Le 20 décembre 2007, le président de la République française est devenu chanoine d’honneur de la basilique Saint Jean du Latran. Son discours sur l’identité française et la laïcité prononcé à cette occasion a choqué bien au-delà des milieux laïques. Il ne faisait pourtant que reprendre ses conceptions exposées en 2004 dans son livre "La République, les religions, l'espérance" r ou en 2005 lors d'un discours pronocé à la synagogue de Neuilly, en tant que Ministre de l'Intérieur, sur un thème évocateur: "Dieu peut-il se passer de la République ?"  Il reste que le lieu et le contenu du discours ont fortement marqué l'opinion, d'autant plus que deux autres discours, à Ryad le 14 janvier  et lors du dîner du CRIF (Conseil représentatif des institutions juives de France) le 13 février  ont confirmé la pensée et la volonté d'intervention de Nicolas Sarkozy.

 

De nombreux communiqués ont suivi ces diverses déclarations, dont celui de la Ligue de l'enseignement Télécharger Le 23 janvier les organisations laïques se réunissait pour rédiger un appel "Sauvegardons la laïcité de la République" ouvert à signature début février sur le site www.appel-laique.org. Deux mois plus tard le nombre des signatures dépassait les 150.000. Plus de 150 associations ont également soutenu cet appel. Le quotidien "Libération" y avait consacré sa "Une" et un dossier de trois pages.

 

Les clés de St Pierre

Enonçant d’emblée que « Les racines chrétiennes de la France sont aussi visibles dans ces symboles que sont les Pieux établissements, la messe annuelle de la Sainte-Lucie et celle de la chapelle Sainte-Pétronille » Nicolas Sarkozy aura comblé les amateurs de curiosités historiques. Pour en savoir plus nous ne pouvons que conseiller la lecture des « Clés de Saint Pierre » du regretté Roger Peyrefitte. Ecrit avant le concile Vatican II, en 1955, ce roman à clés fourmille de traditions, de rites et de coutumes. Grâce à lui Sainte Pétronille cesse d’être énigmatique.

 

Basilique Saint-Jean du LatranPlus connu est l’usage de décerner au chef de l’Etat français le titre de chanoine d’honneur de la basilique Saint-Jean du Latran. L’histoire est ancienne : Louis XI avait en 1482 accordé des droits au chapitre (assemblée de membres du clergé appelés chanoines) gérant l’église Saint-Jean du Latran, à Rome, des droits sur l’abbaye de Clairac (dans l’actuel département du Lot et Garonne). Quelques années après sa conversion au catholicisme Henri IV confirme ces droits, en 1604. Reconnaissant, le chapitre fait ériger une statue du roi, qui existe toujours, et célèbre chaque année une messe le jour de sa naissance, le 13 décembre. Henri IV, puis ses successeurs, se verront décerner le désormais fameux titre de chanoine d’honneur. La Révolution ayant mis fin aux droits perçus sur l’abbaye en 1791, Louis XVIII, Charles X et Napoléon III attribueront une rente versée jusqu’en 1870.

 

Les clés de Saint PierreLe président René Coty refera le voyage à Rome, suivi par Charles de Gaulle, Valéry Giscard d’Estaing et Jacques Chirac. Pas par Georges Pompidou, ni par François Mitterrand, qui ne récusent pas pour autant le titre. Cet usage désuet et anodin, susceptible tout au plus d’une brève dans le Canard enchaîné, s’est vu attribuer une dimension politique, et même philosophique, par la volonté de Nicolas Sarkozy. Cela augure-t-il d’une nouvelle alliance ? Les clés remises selon la légende évangélique par Jésus à Pierre étaient au nombre de deux d’après les traditions ultérieures : une clé d’or symbolisant le pouvoir spirituel, une clé d’argent symbolisant le pouvoir temporel.

 

Catholiques et français

«Tôt ou tard, huit fois sur dix, un Français bien né, né de bonne mère, finira par convenir du bienfait historique de l’Eglise, de l’excellence de sa morale, et s’il refuse encore son adhésion aux dogmes, du moins ne parlera-t-il plus qu’avec respect d’une discipline dont l’expérience de vingt siècles démontre, en dépit de certaines rigueurs, la profonde, la surprenante humanité » Cette citation n’est pas extraite du discours prononcé le 20 décembre par Nicolas Sarkozy, mais de l’ouvrage de Georges Bernanos « La grande peur des biens-pensants ». On pourrait s’y tromper, et ce sont les éditions originales de deux ouvrages de Bernanos (« La Joie » et « L’Imposture ») que le président offre ce jour-là au pape.

 

L’affirmation de Nicolas Sarkozy « Les racines de la France sont essentiellement chrétiennes » est sans doute moins littéraire, mais tout aussi définitive. Elle raye de l’histoire l’immense apport de l’Antiquité gréco-latine, de la civilisation celtique, la persistance des traditions païennes. Contrairement à ce qui est dit ensuite, ce n’est pas par le baptême de Clovis que la France est devenue Fille aînée de l‘Eglise. Cette expression ne sera utilisée que bien plus tard. Clovis n’est pas non plus le premier souverain chrétien. Des empereurs byzantins l’avaient précédé. L’universitaire Sébastien Fath a ainsi répertorié diverses approximations sur son blog.

 

Mais l‘important n’est pas là. Il est dans l’affirmation réitérée des racines chrétiennes du pays « Arracher la racine, c’est perdre la signification, c’est affaiblir le sentiment de l’identité nationale, et dessécher davantage encore les rapports sociaux qui ont tant besoin de symboles de mémoire ». Il serait absurde deColloque de la Ligue nier l’importance du fait chrétien, catholique mais aussi protestant, dans la construction nationale française, tout comme l’apport de nombreux penseurs et acteurs français à l’histoire chrétienne. Ces apports, majeurs, n’expriment pas à eux seuls l’identité nationale. Celle-ci est bénéficiaire de plusieurs héritages, anciens donc, et nouveaux : les Lumières et la Révolution française. Enfin, la France est aujourd’hui une société multiculturelle, à la fois diverse du point de vue religieux et philosophique et sécularisée. La Ligue de l’enseignement l’a montré avec son colloque de janvier 1997 « Aux sources de la culture française ». De façon assez remarquable, le texte critiquant de la façon la plus virulente le thème «Catholiques et Français» a été écrit par Christian Terras, directeur de la rédaction du bimestriel «Golias » qu’on qualifier de catholique anticlérical. Si la laïcité est bien « une condition de la paix civile », c’est parce qu’elle permet et organise la liberté de conscience de tous en garantissant à la fois l émancipation individuelle contre tout enfermement idéologique ainsi que la légitimité et l’égalité des convictions et des appartenances.

 

Si l’identification catholiques / français n’est pas tenable, il reste que l’apport de la culture catholique au patrimoine national et personnel est particulièrement important. Parfois même non perçu comme tel. Il serait bon que le mouvement laïque ne se borne plus à la très nécessaire dénonciation de toute tentation cléricale, d’ailleurs valable pour toutes les religions, comme l’on montré Caroline Fourest et Fiammetta Venner dans « Tirs croisés », avec une optique militante, ou Gilles Kepel dans « La revanche de Dieu », avec une optique universitaire. Ernest Renan, Anatole France, Marcellin Berthelot, Gabriel Séailles... qui furent des libres penseurs engagés manifestèrent un grand intérêt pour la culture catholique. Nous avons à nous interroger sur cette culture, sa permanence et ses évolutions, son enracinement populaire et sa désaffection… Un texte de Charles Conte, paru dans un dossier de la revue Esprit en 1997, tente de dresser un panorama de cette question.

 

Une laïcité positive?

« J’appelle de mes vœux l’avènement d’une laïcité positive, c’est-à-dire une laïcité qui, tout en veillant à la liberté de penser, à celle de croire et de ne pas croire, ne considère pas que les religions sont un danger, mais plutôt un atout ». L’ajout d’un adjectif au mot laïcité est un exercice aventuré. La Ligue de l’enseignement en sait quelque chose. Mais, contrairement à une idée répandue, la Ligue n’a jamais utilisé les termes « laïcité ouverte » qu’on lui a souvent attribués. En revanche l’expression « laïcité plurielle » a été utilisée de 1990 à 1993. Elle exprimait, maladroitement, la volonté judicieuse de prise en compte des nouvelles réalités culturelles travaillant la société française. Un texte de 1998, de Pierre Tournemire et Michel Morineau,  replace cet « épisode ambigu » dans la longue histoire de la laïcité et de la Ligue.

 

Qualifier la laïcité, c’est toujours, d’une certaine façon, la réduire. Nicolas Sarkozy se référait déjà en 2004 à une « laïcité positive » dans son livre d’entretiens « La République, les religions, l’espérance », réalisés avec Thibaud Collin, agrégé de philosophie, et Philippe Verdin, religieux dominicain. Ce dernier est d’ailleurs le probable rédacteur principal du discours du 20 décembre. La cohérence totale du livre et du discours montre bien l’importance accordée par Nicolas Sarkozy à ces questions et la constance avec laquelle il agit pour promouvoir ses conceptions.

 

Celles-ci sont éminemment critiquables lorsqu’elles sont assorties d’un jugement dévalorisant sur la «morale laïque risquant toujours de s’épuiser ou de se changer en fanatisme quand elle n’est pas adossée à une espérance ». Non seulement les religions n’ont pas le monopole de la morale ni de l’espérance, mais certains de leurs courants furent et parfois restent pourvoyeurs de fanatisme. Notre site propose un dossier sur l'éthique laïque. Encore plus inadmissible est l’affirmation selon laquelle « Dans la transmission des valeurs et dans l’apprentissage de la différence entre le bien et le mal, l’instituteur ne pourra jamais remplacer le pasteur ou le curé, même s’il est important qu’il s’en approche, parce qu’il lui manquera toujours la radicalité du sacrifice de sa vie et le charisme d’un engagement porté par l’espérance ». Il s’agit d’une véritable provocation, mettant en perspective de façon polémique deux personnages emblématiques de l’époque de la « guerre des deux France ». Une pétition nationale a été lancée par des enseignants, chercheurs, étudiants et syndicalistes réunis à Amiens. Les conceptions philosophiques se réclamant de l’humanisme laïque sont des conceptions complètes de l’homme et du monde. Les religions n’ont pas non plus le monopole du sens. Notre site propose un dossier sur l'humanisme laïque.

 

Au-delà la présence d’un adjectif et de ces considérations oiseuses, la vraie question est celle posée par la reconnaissance sociale des Eglises dans la vie publique. Avant 1905, quatre cultes (catholique, réformé, luthérien et israélite) bénéficiaient d’une reconnaissance caractérisée par un statut et un financement de droit public. La loi de séparation de 1905 leur propose un statut relevant du droit privé, notamment grâce aux associations cultuelles, finalement acceptées par l’Eglise catholique sous la dénomination d’associations diocésaines. Les cultes ne sont pas réduits à la clandestinité, ni confinés dans une sphère intime, familiale ou autre. Le libre exercice des cultes est expressément garanti par la loi. Les manifestations cultuelles peuvent être publiques (au sens de l’espace social public) et collectives. Les polémiques sur les processions ou les sonneries de cloches ont toutes été tranchées dans le sens de la liberté. C'est bien cette orientation libérale qui anime toute l'action d'Aristide Briand, maître d'oeuvre de la loi. Notre site propose un dossier complet sur la loi de 1905 qui confirme ce fait.

 

Contrairement à ce qui a été dit le 20 décembre la loi de 1905 était bien dès l’origine « un texte de liberté, de tolérance, de neutralité ». La fraternisation entre les « deux France » dans les tranchées de la première guerre mondiale a abouti à la prise en compte de ce fait. Nicolas Sarkozy et ses conseillers seraient bien inspirés de compléter leurs informations par la lecture des travaux menés sur ces questions grâce à la compétence de Claude Dagens, évêque d’Angoulême. Cette réflexion collective pose bien le cadre de la participation des catholiques, en tant que tels, à la vie intellectuelle et sociale nationale. La condition de citoyen est la même pour tous, quelles que soient les opinions philosophiques ou religieuses qui l’inspirent. C’est bien la loi de séparation qui fonde cette liberté de conscience pour tous. L’engagement « à ne pas modifier les grands équilibres de la loi de 1905 » laisse sceptique dans le cadre d’un tel discours.

 

Un moment crucial

Bien que les chefs de l’Etat français soient également chanoines honoraires de la cathédrale d’Embrun (depuis Louis XI) et de la cathédrale de Saint-Jean de Maurienne (depuis François I°), il est peu probable que ces titres occasionnent des surprises du même type que celle du discours du 20 décembre 2007. Il faut prendre ce discours au sérieux. Les convictions, et les engagements, exprimés là par un président résolu à traduire sa pensée dans des actes sont connus. Ce volontarisme vient à un moment où la société française se cherche. Car elle est devenue multiculturelle sans vraiment l’assumer.

 

Livre de Pierre Tournemire, secrétaire général adjoint de la Ligue de l'enseignement a écrit un ouvrage consacré à l'articulation entre les apports historiques et politiques de la laïcité avec cette nouvelle société multiculturelle "Laïcité, nous écrivons ton nom...". Il souligne "La laïcité s'est certes construite dans une perspective unificatrice marquée par la suprématie d'un Etat fort, qui pouvait être centralisateur parce qu'il était aussi émancipateur et protecteur. Elle doit aujourd'hui mieux prendre en compte la diversité dans une société multiculturelle de fait où se développent des revendications identitaires si elle veut rester le meilleur moyen de renforcer la cohésion sociale".

 

Que faut-il penser du thème « catholique et français » réintroduit dans le débat par le président ? Bien que ce thème soit au cœur de la pensée de Charles Maurras, ce serait une erreur d’assimiler les conceptions de Nicolas Sarkozy à celle du fondateur de l’Action française. Il est sans doute exact qu’ils sont tous deux dépourvus de la foi qui fait le véritable catholique. Leurs conceptions sont avant tout politiques, et aussi culturelles. Mais, alors que Charles Maurras ne se veut que Provençal et Français, et même Français parce que Provençal, Nicolas Sarkozy se réfère aussi à d’autres ascendances : la Hongrie et le judaïsme. Et surtout le libéralisme économique prôné par l’actuel président est aux antipodes des convictions corporatistes du doctrinaire nationaliste. Enfin, si la société française était il y a un siècle largement catholique, nationale et rurale, elle est aujourd’hui largement sécularisée, multiculturelle et citadine. La portée d’un discours « catholique et français » est donc moindre.

 

De façon plus pertinente les conceptions de Nicolas Sarkozy sont taxées de "communautaristes". C'est le fond de l'ouvrage de Fiammetta Venner "

La notion de « laïcité positive » a réussi à créer une assez jolie mobilisation contre elle. Catherine Kintzler et Henri Pena-Ruiz, en deux entretiens  ont synthétisé les arguments du mouvement laïque, confortés par les interventions de Jean-Michel Quillardet, grand maître du Grand Orient Télécharger et de Marc Blondel, président de la Fédération nationale de la Libre pensée. François Hollande et François Bayrou ont critiqué le terme et l’idée. Des militants disciplinés de l’UMP les défendent, voire les promotionnent comme le blog animé par des catholiques de l'UMP se référant à la pensée de Thomas More "On ne peut séparer l'homme de Dieu, ni la politique de la morale". Internet bruisse : on trouve sur le blog de Jean Baubérot le texte le plus étoffé, intitulé "Le chanoine sarkozy et la religion civile à la française", le site Agoravox accueille un article malicieux sur le « premier chanoine divorcé »… Les catholiques sont divisés, l’Observatoire chrétien de la laïcité rejoint Golias dans la dénonciation, le théologien dominicain Jean-Miguel Garrigues Télécharger approuve la démarche dans un article argumenté, le site Chretiente.info, proche de l’Opus dei estime que le président Sarkozy ne vaut guère mieux que les laïcistes. L'évènement du 20 décembre avait d'ailleurs été précédé d'une réception du président à l'Archevêché de Paris devant le Cardinal André Vingt Trois, dont site de l'Elysée offre un enregistrement . Les quotidiens nationaux ont tous traité de l’évènement. Le chroniqueur des Echos, Favilla, peu suspect de gauchisme, s’est même étonné de la démarche présidentielle Télécharger . La presse hebdomadaire n’est pas en reste. Marianne prépare en particulier un dossier dans la rubrique Idées, après avoir notamment publié en particulier un article sévère de Philippe Cohen .

 

Le discours de Nicolas Sarkozy est donc venu à un moment crucial. Audacieux, et même provocateur, il réussi à créer le débat. En filigrane la polémique sur les racines chrétiennes de l’Europe s’y inscrit. Les idées qu’il reprend et développent sont prises au sérieux par les commentateurs, y compris, et même surtout par ceux qui sont en désaccord avec elles. Cette effervescence prouve l’actualité, voire l’urgence d’une réflexion sur l’identité française et la laïcité. Car les clés de Saint Pierre ne sont pas les clés de l’avenir.